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 Sensuelle et sans suite [Gabriel]

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MessageSujet: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Mar 24 Jan - 19:33

Il y a des gens qu'on n'est pas destiné à revoir.

Ann n'est pas une grande romantique, ni même une fervente adepte de la mélancolie. Comment dit la chanson, déjà ? Madame Nostalgie, tu pleures sur un nom de ville et tu confonds, pauvre imbécile, l'amour et la géographie - et d'autres couplets tout aussi parlants de vérité. Ce chant pourrait être son hymne, à bien des égards. Rétive à toute forme de flashback, Ann a toujours eu pour mot d'ordre d'avancer, parfois sur les genoux, parfois en rampant, certes, mais toujours droit devant. Les fantômes du passé sont, après tout, voués au passé. Elle n'a jamais recontacté de vieille conquêtes, ne passe pas ses nuits à ressasser des choses révolues pour savoir si elle n'aurait pas pu terminer autrement. Sauf peut-être pour une seule histoire, mais tout ce qu'elle était et est encore aujourd'hui découlant en partie de celle-là, elle ne pouvait décemment se contenter de la rayer comme on efface un tableau de craie. Pourtant même lui, même Manek, a disparu de sa vie le jour où ils se sont quittés, et jamais plus elle n'a cherché à le revoir - et dieu sait si elle était encore amoureuse à l'époque. Alors non, retomber sur des livres déjà refermés ne fait que très rarement bondir son coeur d'excitation. Et il est si facile, inutilement douloureux à son sens, de réécrire les pages une fois l'histoire terminée, de revivre chacun des moments qui ont inexorablement conduit à la fin, qu'elle préfère ne pas s'adonner à ce genre de travers.

Et pourtant. Il y a toujours quelques exceptions. Des hommes avec qui on se demande, légitimement, si les choses n'auraient pas pu être autrement, dans une autre dimension - une autre stratosphère. Parce que les circonstances étaient vraiment trop difficiles pour nous donner une vraie chance ou parce qu'on sait, au fond de soi, qu'on n'est le seul responsable d'avoir refermé le livre et que la faute n'était pas imputable à cet homme-là. Alors si on avait mieux fait, si on avait fait plus, si on s'était donné du mal... est-ce que la vie ne serait pas complètement différente aujourd'hui ? On vit ou vivra tous ces longues nuits à garder les yeux ouverts sur des images anciennes qui défilent au plafond noir de notre chambre. Quelque soit la volonté qu'on peut mettre à ignorer ce genre de manie trop humaine.
Pour peu que le bonheur survienne, il est rare qu'on se souvienne des épisodes du chemin; mais si l'on a manqué sa vie, on songe avec un peu d'envie à tous ces bonheurs entrevus - aux baisers qu'on n'osa pas prendre, aux coeurs qui doivent vous attendre, aux yeux qu'on n'a jamais revus dit une autre chanson toute aussi vraie.

Ce soir, Ann n'en est pas à ressasser ces très maigres exceptions à sa propre règle, ceci étant dit. Ce soir elle a été invitée au vernissage d'un photographe qui commence à faire parler de lui, par l'artiste en personne, et elle est trop ravie de cette jolie perspective pour s'attarder sur les songes d'anciennes conquêtes. D'abord elle adore son travail, sans quoi elle aurait décliné l'invitation avec politesse, ensuite et plus généralement, elle adore la photographie. Dix ans aux côtés d'un homme auprès de qui cet art vous disputait la place de première maîtresse, ça vous forge un peu de passion par procuration. Bien forcée de s'intéressée au sujet, son oeil s'est exercé à pouvoir jauger les oeuvres à force d'entendre parler de termes barbares, comme on parvient à discerner les nuances d'un concerto en bouffant des années de solfège et d'arpèges. De mise au point en clair obscur en passant par le hors champs et les focales, Ann a fini par se prendre au jeu de cet univers, et développer pour lui un réel intérêt affectif. Durant leurs années ensemble, c'est finalement Manek et son appareil qui l'auront conduite sur les premiers sentiers de la culture artistique. En découvrant les photographes, bien sûr, puis les peintres portraitistes, le monde du cinéma enfin et à force, tout ce qu'elle pouvait découvrir de création engendrée par un individu à une époque dans un coin du globe. C'est Manek qui lui a présenté ses deuxièmes et troisièmes amours en les personnes d' Emile Friant et Van Gogh. C'est lui qui lui a permis aujourd'hui d'être aussi cultivée dans un nombre assez respectable de domaines. Ses autres rencontres, ses amants futurs, lui ouvriraient ensuite les portes de nouvelles stratosphères mais sa curiosité dans son ensemble, Ann la doit encore à ce garçon.

C'est donc le coeur en fête et l'âme au chaud qu'elle franchit ce soir les portes de la petite salle de musée privatisée pour l'occasion, avec la ferme intention de gaver ses rétines de portraits et de paysages de Los Angeles en tous genres. Vêtue d'une robe sobre bleue marine, assez ample, qui lui descend jusqu'à mi cuisse et aux longues manches, ponctuée de mocassins vernis à la garçonne et d'une simple pochette pour cette occasion qui ne demande pas d'être paré comme la reine de Saba à son propre sacre, Ann pénètre dans l'arène des corps dispersés d'un pas discret, mais enjoués. Elle se sent dans son élément, son univers, rassurée par ce domaine qu'elle connaît bien, des angoisses qui la prennent habituellement à n'exercer qu'un métier de Rien dans un monde de Trop. Disciplinée, madame attrape une coupe de champagne sur le plateau qu'on lui tend et se faufile entre les corps pour suivre le sens de la visite, abreuvée de clichés génériques mais intimistes, des collines d'Hollywood et du Boulevard de Beverly Hills.

L'exposition ne prend pas trop de risque, ce qu'on ne peut pas reprocher à un artiste qui a encore beaucoup de choses à prouver et fait déjà preuve d'audace dans les clichés qu'il expose. Elle se referme en entonnoir, en commençant par des plans larges de lieux célèbres pour se resserrer lentement vers des portraits et des cadrages plus intimes de coins trop méconnus de la ville. La photo qui arrête complètement Ann de béatitude se situe d'ailleurs presque à la fin. Elle est mise en valeur de par sa position à la fois dans l'ordre et dans l'espace, c'est probablement celle que l'artiste voulait mettre le plus en valeur, et il a eu bien raison.
La photo est en noir est blanc. Prise des coulisses d'un concert, dos à l'artiste, elle se concentre sur la foule assise derrière lui, qui assiste au spectacle. La mise au point a été faite sur le premier rang, de telle sorte à donner de l'importance au public, plus qu'au spectacle lui-même. Il fond le musicien dans le décor, un tout qui n'existerait pas sans les autres acteurs, les gens venus le voir. Pourtant il y a quelque chose dans la lumière de la photographie qui attire les yeux sur cet homme, qu'on ne voit que de dos. L'une de ses mains entrain de jouer a été saisie avec la mise au point, beaucoup plus nette que le reste, et rend tout l'honneur à l'instrument qui joue sur un instrument, comme pour réduire l'homme à cette seule fonction de pianiste. Le tout dégage pourtant une espèce de mystère étrange, une sensualité curieuse, comme une envie pressante de passer de l'autre côté de la photo pour découvrir son visage qu'on nous cache à jamais. C'est comme si on nous incitait à tomber amoureux au premier regard, d'un simple élément de décor.

" Elle te plaît ? "

Absorbée par sa contemplation, Ann en sursauterait presque, de se faire ainsi déranger alors qu'elle tombe amoureuse d'une photo pour quelques petites minutes. Dans sa main, son fond de champagne est devenu tiède. Emue, un peu déphasée, elle laisse échapper un sourire absorbé à l'adresse du photographe venu aux nouvelles, sans doute avide d'entendre les premiers retours. Steve Hamon, un ancien banquier d'une cinquantaine d'années, reconverti dans la photo. Un peu bavard, un peu électrique, très dispersé sauf quand il s'adonne à son travail, mais dénué de toute méchanceté ou de la moindre arrogance. Il a dans les yeux une curiosité intarissable, et une sorte de frémissement de jovialité permanent dans sa barbe, comme s'il se retenait toujours de sourire à pleine dents. Le genre d'homme à conquérir tous ses interlocuteurs en l'espace de deux phrases.

" Cette photo est incroyable, Steve. Toute l'expo... mais cette photo, c'est...
- Je sais. " Il sourit, soulagé malgré l'assurance qu'il s'astreint à conserver, les mains croisées dans son dos, droit comme un roc devant son oeuvre. " J'en suis très fier. Il faut que je te présente le pianiste, d'ailleurs, c'est un homme délicieux. Il y a des gens qui fascinent naturellement l'appareil, même de dos, même habillés d'un sac poubelle. Mais tu dois en savoir quelque chose. Tu as vu la tienne ?
- Ma photo ? Oui. Je ne me suis pas attardée. Mais je ne l'ai pas détestée. Et c'est très rare. "


Il rit, accepte le compliment d'un hochement de tête. " Ah ben je le vois, avec sa femme. Attends-moi ici. "

Dans un sourire poli, Ann acquiesce d'un hochement de tête, et retourne à sa contemplation absorbée. Mais même si elle avait su qu'il fallait chercher des indices, des heures à scruter ce cliché n'auraient pas pu la préparer à ce qui l'attend comme rencontre avec le pianiste. C'est d'ailleurs en toute ingénuité qu'elle se retourne quand Steve la hèle à nouveau, son sourire avenant quelque peu effrité par le visage sur lequel elle tombe nez à nez.

" Gabriel ? " un cri du coeur, sorti de sa bouche avant d'avoir réfléchi à la pertinence de cette question. " Oh, vous vous connaissez déjà ? " se réjouit le photographe, en toute innocence. " Donc tu dois aussi connaître sa femme. " Oh oui, tiens, Ann, regarde, sa femme. La femme en question se charge de répondre à cette supposition par la négative. Elle a déjà de la méfiance dans les yeux, doit se retenir de la passer au scanner, se demander qui est cette grande cruche avec son mètre cinquante de jambes et son sourire de potiche qui fait tant de preuve de familiarités avec son mari.

" Je vous prie de m'excuser, vous m'avez surprise. " se rattrape le mannequin dans un sourire humble, en tendant la main vers elle pour des présentations plus protocolaires. " Ann Traur. Mais je doute même qu'il s'en souvienne, ça doit faire, quoi... au moins six ans. " hasarde t'elle en osant une oeillade furtive à l'adresse de l'homme, pour qu'il ait la gentillesse de la sortir de ce mauvais pas.

Et Adieu chaleur dans l'âme, adieu monde réconfortant.
Bonjour le champagne pour noyer cette conversation et la fuite en avant à la moindre occasion.
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Mar 24 Jan - 23:12

Elle lui avait pris la tête dans l’après-midi. Ça faisait une éternité qu’il n’avait pas élevé la voix. Et pourtant, il n’avait pas supporté d’être pris à la gorge ainsi. Bien sûr, il s’était déjà aperçu du mal être de sa femme, il avait relevé les regards tristes, la mélancolie apparaissant sur son visage un peu trop souvent. Quand elle ne s’occupait pas de leur fille, Mélodie, quand elle n’était pas accaparée par leur quotidien, par leur vie mondaine, elle avait toujours une tristesse infinie dans ses grands yeux océan comme il se plaisait à dire. Dès le début de leur rencontre, il avait toujours aimé la profondeur de son regard, son attitude calme et apaisante, cachant un caractère de feu. Il en était tombé amoureux sans le réaliser pleinement que dès lors qu’il eut le nez en plein dedans. Et finalement, il avait fini par la faire devenir sienne. L’enfant était arrivé par accident, avortant sa carrière mondiale : il avait choisi la famille au succès. Et pourtant, il lui arrivait, assez souvent, de le regretter. Bien sûr, c’était passager, c’était le temps d’un éclat de colère, le temps d’un éclair déchirant le ciel et disparaissant peu après. Gabriel était un homme profondément heureux. Il avait su faire de sa vie actuelle, un rebond et désormais, il n’était que le fier réalisateur d’une comédie musicale qu’il créait avec ses associés. Ça lui demandait du temps. Ça lui demandait de l’énergie. Et entre la comédie musicale, sa petite fille dont il fallait s’occuper, il en venait à oublier un peu trop souvent celle qui était sa femme, l’amante de ses nuits, sa meilleure amie. Mais aussi, l’emmerdeuse venue le déranger alors qu’il était en pleine audition pour l’un des personnages phares. Il n’avait pas apprécié avoir été dérangé et le lui avait bien fait savoir. Elle n’avait pas baissé les yeux, elle ne s’était pas rétractée, elle lui avait tenu tête comme elle savait si bien le faire. Mais il en avait été agaçé, se pliant de bonne grâce, mais n’en demeurant pas moins fâché. Pourtant, il se savait dans ses torts. Elle lui avait parlé, depuis un moment déjà, de cette exposition. La photographie n’était pas un domaine dans lequel il excellait. Il préférait la douceur d’une mélodie, raconter une histoire et des émotions par le doux son du piano ou tout autre instrument. Aussi, se montra-t-il peu enclin à faire plaisir à sa femme.
Et pourtant, comme elle le lui disait. C’était juste ce soir. Juste cette fois-là.
Mais il était bien trop orgueilleux…

Ainsi, il arpentait au milieu de la galerie, saluant du monde, tenant à son bras, son épouse. Il s’ennuyait tellement mais il se gardait bien de le dire. Elle risquait de ne pas apprécier et de lui faire encore la tête. Au contraire, il se forçait à se montrer courtois et bienveillant, saluant la haute société réunie en ce lieu. Des visages connus. Des visages inconnus. Bon sang, comme il aurait aimé être ailleurs. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher d’observer la brune se trouvant à son bras. Elle semblait métamorphosée, souriant à souhait et pleine d’entrain. A croire qu’à la maison, c’était une autre personne. Ou qu’alors, s’occuper de leur enfant ne lui plaisait pas. Il savait qu’en pensant de telles choses, il ouvrait droit le chemin du doute et de la remise en question. Aussi, préféra-t-il refermer la porte et ne se centrer que sur sa seule présence, laissant parfois son esprit vagabonder loin, virevoltant entre deux idées de mélodie à composer pour sa comédie musicale. Il ne faisait pas vraiment attention à son épouse, bien qu’elle semblait particulièrement motivée à lui montrer une œuvre en question. Il la suivit, se dirigeant vers l’endroit où il y avait une photo grandeur nature, et deux personnes s’y trouvant devant. L’un d’eux les héla et ils se dirigèrent dans sa direction. Il connaissait bien le photographe, ayant fait plus ample connaissance durant un dîner mondain organisé chez eux, par sa femme. Il lui fit un sourire et serra sa main tendue, avant de se tourner vers la femme l’accompagnant.  

Ce fut comme un coup de poignard lorsqu’il la reconnut. Et qu’elle en fit de même, ne sachant pas se contrôle et prononçant son prénom comme seule une ex-conquête pouvait faire. Il lui sourit poliment n’ayant pas le loisir de dire quoi que ce soit, que Steve fit part de sa surprise, questionnant sur un possible lien entre elle et son épouse. Il eut une folle envie de lever les yeux au ciel mais se retint. Oh non… Elle ne connaissait pas la splendide blonde se trouvant devant lui. D’ailleurs, sa femme répondit par la négative. Tant d’années déjà, et pourtant, son sourire lui rappela des souvenirs tandis qu’il s’enquit de serrer sa main, l’entendant se présenter.« Bonsoir Ann, bien sûr que non… Je ne t’ai pas oublié. Même, après toutes ces années. » Il lui semblait que cela faisait bien plus que ça, qu’il s’agissait d’une époque où il n’était pas encore marié, pas encore papa. Il était alors un pianiste empli de rêve de gloires, dont les seules chimères étaient l’échec. Il avait rencontré Ann tout à fait par hasard et elle avait été une histoire folle mais fugace, de ces histoires que l’on n’oubliait pas forcément, de ces histoires dont il suffisait de revoir un simple visage pour se rappeler. La déchirure. L’abandon de soi. Les corps se mélangeant dans la plus tendre des souffrances. « Ravie de faire votre connaissance. » Se contenta de dire sa femme, d’une voix froide, et si peu dénuée de chaleur. La jalousie le ferait toujours sourire. Il n’avait jamais compris et il se contenta d’échanger des banalités en leur présence, de rire pour ne pas laisser son esprit se perdre dans des souvenirs jetés en vrac, d’une période où il n’avait pas forcément été lui-même.

Ils finirent par prendre congé. Sa femme ne prononça pas un mot, se détachant de son bras. Elle semblait contrariée sans qu’il ne sache pourquoi. Peut-être qu’elle n’avait pas apprécié de l’entendre dire qu’il n’avait pas oublié Ann. C’était fort possible. Quand elle s’y mettait, sa femme était une emmerdeuse et visiblement, après cet après-midi, cette facette reprenait du service. Mais elle eut raison de sa patience à moitié émoussée. Et alors qu’elle s’était lancée dans une conversation basée sur l’histoire de l’art, il avait choisi de se dérober discrètement, de se diriger vers le buffet avant de reprendre une coupe de champagne. C’est là qu’il la vit. Son estomac se contracta et sans réfléchir, il avança vers elle, prenant une flûte fraîche. Sans même la regarder, semblant trouver une certaine fascination pour les amuse-gueules présentés, il murmura tout doucement : « Peu importe où je te rencontre, tu as toujours un verre dans la main… » Dit-il avec un petit sourire en coin. Ce n’était pas de la moquerie. Il ne prétendait pas savoir mieux que quiconque mais il l’avait connu, il avait vu de ses propres yeux la lutte contre ses propres démons. « Je n’en demeure pas moins heureux de te voir. Que deviens-tu après tout ce temps ? Tu m’as l’air en pleine forme… » Et à ces mots, il se risqua à la dévisager brièvement. Elle n’avait vraiment pas changé.


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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Mer 25 Jan - 21:47

A sa réponse, Ann reste un peu interdite, son sourire poli figé comme un calque sur le visage, une, peut-être deux secondes. C'est très flatteur mais vraiment pas charitable.

Pas devant sa femme. Femme qui, d'ailleurs, ne manque pas de se refroidir plus encore, légitimement. L'homme aurait tout aussi bien hurler " j'ai couché avec cette créature " dans toute l'assemblée, que ça n'aurait pas été bien plus discret. Tous deux auront joué à celui qui manquerait le plus de subtilité, en l'espace d'une minute, après six ans de silence. Et tandis qu'Ann s'efforce de rattraper cette bévue sociale en maintenant son regard partout ailleurs que sur lui, empêtrée dans un sourire forcé de convention sociale à la con, elle écoute sa femme donner des réponses lapidaires aux questions sans intérêt qu'elle lui pose pour dépasser ce malaise. Contemple son visage fermé par la colère, le sien fendu d'un sourire de cruche, pourtant teinté d'une lassitude invisible à cette animosité trop courante à laquelle elle assiste encore ce soir. La haine des autres femmes à son égard ne l'a jamais vraiment dérangée, il fut un temps où elle avait même tendance à s'en enorgueillir. Qu'on la regarde avec convoitise, que ce soit pour sa beauté, pour son homme, son travail ou sa voiture, avait tendance à la rassurer de ses propres angoisses; même si c'était une fierté superficielle, un peu mauvaise, au moins elle avait droit à son illusion de se sentir exceptionnelle, dans la jalousie de ces filles à défaut de l'amour d'un homme. Mais aujourd'hui, j'ai trente six ans, pas de mari, pas d'enfant, un travail qui fait l'éloge de la superficialité et comme seul accomplissement personnel de savoir prendre l'air intelligent en robe du soir... alors je me demande, vraiment, pourquoi une femme comme toi dépense encore de l'énergie à me détester.

L'instant de disgrâce se passe, ils prennent congé, Ann souffle une formule de politesse charmante à l'adresse de cette femme condamnée à la désapprouver à jamais, puis de cet homme contre qui elle se donne le droit d'être en colère une petite minute. C'était inutile, imprudent, ils se sont comportés comme des rustres et elle n'aime pas que des fantômes du passé la surprennent quand elle n'est pas préparée. S'autorisant un bref regard sur leurs silhouettes qui s'éloignent, Ann attrape un verre sur le premier plateau à sa portée, bien décidée à mener à terme ce projet d'oublier les cinq dernières minutes dans une coupe de champagne. A ses côtés, le photographe s'autorise un regard en biais, le visage discrètement amusé.

" Je pose la question ?
- S'il te plaît, non. "


Elle répond dans une moue quelque peu désappointée, dissimulée dans la rasade de la moitié de son verre. Les bulles lui brûlent la gorge, moussent dans son oesophage, atterrissent dans l'estomac où elles pourront mener leur chemin vers le foie et remplir leur funeste office.

Le rire chantant de Steve, au moins, désamorce quelque peu son malaise. A son tour il prend congé, la laissant seule pour expirer paisiblement les dernières minutes, prétextant, charitable, avoir d'autres invités à honorer. D'une accolade à sa hanche, il lui assure être ravi de la voir ici, la condamne à rester un peu plus, pour ne pas traiter cet accueil avec ingratitude. Résignée, Ann décide d'un commun accord avec le bon sens de ranger ce moment dans un tiroir et d'aller plutôt se concentrer sur la fin de l'exposition. Mais les dernières photos glissent sur elle comme des gouttes d'eau sur une vitre et déjà, dans sa distraction fondamentale, elle se surprend à un nouvel élan de colère à l'égard de ce fichu pianiste, venu lui chambouler sa fichue soirée avec sa fichue femme sublime, intelligente de surcroît - parce que non, elle n'aurait pas pu être conne, au moins. Quoiqu'elle tente de se convaincre et soutiendra jusqu'au jour de sa mort, cette rencontre lui a collé un coup de poing dans le thorax, et l'étourdissement de douleur ne passe toujours pas. Marié. Peut-être même qu'il a des enfants. Voilà pourquoi elle ne s'amuse pas à remuer le passé.

C'est un réflexe primitif, un instinct reproducteur, qui nous fait détester l'idée que nos ex aient refait leur vie avec une autre. Même si on ne comptait pas les épouser, même si notre histoire avec eux n'est pas à graver dans le marbre de l'Histoire. Pour beaucoup d'entre eux, Ann accuserait la nouvelle avec pas moins qu'une cruelle indifférence. Mais le voir, lui, installé, inaccessible, heureux en mariage avec une autre femme, c'est un choc qu'elle ne parvient pas à dénier. Peut-être que ça tient aux quelques fois où ils se sont retrouvés, même après la dernière, même en se jurant que celle-là signerait la fin. Peut-être qu'elle a fini par imaginer qu'il serait toujours là, à l'attendre à Los Angeles, quand le besoin de vivre des instants tellement pulsionnels qu'ils vous donnent presque l'illusion d'amour se ferait ressentir. C'est terriblement injuste, maintenant qu'elle y pense, le regard noyé dans un paysage qu'elle fait semblant de contempler, revenue au début de l'exposition. Lui en vouloir de ne pas avoir attendu qu'elle revienne lui offrir du rien, c'est d'un égoïsme sans nom.

Et complètement immature. Secoue-toi un peu ma fille, tu n'as plus quinze ans.

Alors Ann se reprend. Elle entame une conversation sans importance avec quelques visages vaguement familiers, daigne se fondre à nouveau dans l'instant présent. Après de considérables minutes, fière de son attitude mais affamée par l'émotion et le champagne, elle déserte les conversations mondaines pour s'intéresser au buffet derrières les groupuscules de discussions enflammées, une coupe en main. Penchée sur des petits fours pour repérer le meilleur sans en avoir trop l'air, elle n'en reste pas moins vigilante, et cette fois elle le voit arriver. Comme ça, l'air de rien; Ann bénéficie même de cet instant de suspens à se demander s'il s'approche pour elle, ou si c'est un hasard. Rattrapée par l'idée qu'elle ne l'intéresse pas du tout et dans un élan de fierté, elle fait mine de l'ignorer, pour garder contenance. Parce que s'il la bat au jeu de celui qui a le mieux refait sa vie, elle ne se laissera pas avoir dans l'arène du duel social - quoiqu'il arrive et dusse t'elle en mourir, elle sera plus brillante que lui ce soir.

Pourtant, et si elle éprouve un peu d'orgueil à constater qu'il la cherchait bien, sa première phrase est un coup plus dur encore que sa réponse. Assommée, un peu échaudée par le champagne, Ann manque de perdre toute sa contenance, de l'envoyer se faire voir proprement après une telle insulte, défaite par K.O au duel qu'elle s'imagine. Parce que ça ne te suffit pas de me narguer avec ta femme, ton piano et ta réussite, il faut aussi que tu me traites d'alcoolique ? Mais je t'emmerde, mon petit pote. J'ai pas besoin de ta bonne parole, j'ai passé l'âge qu'on compte les verres à ma place.

Pourtant, une brève oeillade courroucée sur son visage n'y lit aucune moquerie, ni même la moindre fierté mesquine. Juste une maladresse palpable, même une hésitation un peu émue. Gabriel n'est pas condescendant, seulement très fâché avec la notion de tact élémentaire. Son ventre se serre, une seconde - déjà une de trop. Ann se secoue en elle-même, pour ne pas rentrer dans le jeu de ses propres convoitises - quelle ironie.

" Tu serais surpris. " opte donc t'elle pour réponse, au lieu d'une ruade exaspérée, un peu refroidie tout de même. Un sourire moins poli sur le visage, plus naturel peut-être, ce fond de cynisme que le champagne et la théorie du foutu pour foutu lui autorisent. " Je bois du whisky maintenant. " s'explique t'elle, ce sourire s'étirant avec un certain humour, les yeux relevés vers les siens pour les accrocher une seconde avant qu'ils ne se dérobent encore. C'est peut être le premier vrai contact visuel qu'elle parvient à avoir avec lui de toute la soirée, d'ailleurs.

Au moins, aie l'honnêteté de le reconnaître : il est beau comme un diable.
Ca ne rend pas vraiment les choses plus faciles.
Gabriel a toujours été bel homme, mais elle ne se souvient pas lui avoir connu autant de reliefs quelques années plus tôt. Il y a dans la naissance de ses rides et la maturité de son regard, une beauté plus solide, plus écrasante qu'avant. L'âge lui va terriblement bien, et c'est une injustice fondamentale entre les sexes, que de voir autant d'hommes s'embellir avec le temps.

" Ca va très bien. " répond la dame en trempant ses lèvres dans sa coupe, pour dépasser cette absorption contemplative. C'est un petit mensonge, une vérité partielle, mais ce soir elle s'étouffera plutôt que d'admettre que la moindre chose ne va pas. Après tout elle reste compétitive, et elle est trop vexée pour lui laisser accès à des contrariétés intimes. Et puis, de toute façon ils sont condamnés à des discussions superficielles, par la seule situation maritale de monsieur. Refaire le monde, comme le passé, comme son âme, avec un homme marié, c'est forcément une connerie, jamais une bonne idée. " J'ai été appelée pour une énorme campagne Printemps Eté à Los Angeles. Le créateur s'est mis en tête de mobiliser des stars hollywoodiennes et des studios de cinéma pour ses shootings, du coup ils sont en pleines négociations. On est prié de se tenir prêts et dénutris en attendant le top départ. " s'amuse la belle avec un certain humour, en attrapant le plus gras des petits fours pour l'avaler d'une seule bouchée. Au moins cela dénote t'il d'une certaine évolution de sa part, une prise de recul - et c'est à demi volontaire.

Quand elle l'a rencontré il y a huit ans, elle était tellement dans une optique de destruction d'elle même qu'elle n'avalait rien et fumait son poids en cigarettes. Quand elle l'a revu il y a sept ans, elle était obsédée par le moindre gramme. Et il y a six ans, c'était sa phase hyperactive, où elle était tellement obsédée par son travail qu'elle l'abandonnait un soir sur deux pour rentrer chez elle et faire du sport.
Mais c'était il y a huit, sept et six ans. Ce soir ça n'a d'importance que pour sa fierté, et ça doit rester ainsi. Alors Ann enchaîne, sur le ton de conversation le plus plat qu'elle se connaisse. Pour tendre elle-même le bâton qui l'abattra et en finir avec ses désirs puérils de vouloir avoir l'air belle pour un homme indisponible.

" Et toi, qu'est ce que tu deviens ? "

Allez, fais-moi mal Johnny. Dis moi que t'es comblé, que t'as trouvé beaucoup mieux, que t'es le plus heureux des hommes. Et je pourrai rentrer chez moi, l'ego dans les chaussettes mais la conscience tranquille.
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Dim 29 Jan - 9:26

Elle n'avait pas vraiment desserré la mâchoire depuis qu'ils avaient pris congé d'Ann et de Steve. Ça l'agaçait profondément. Il était pourtant resté gentleman, il n'avait pas eu de petit regard en coin, de petit clin d'œil, ni rien. Il s'était comporté de façon normale après tout et pourtant, elle faisait la gueule. Il était resté maître de lui-même sans laisser passer une quelconque émotion ou un ravissement à l’idée de revoir une ancienne amante en ces lieux austères et vide de chaleur. Bon sang, comme il aurait aimé ne pas être venu ici. Il s'ennuyait fermement, il aurait préféré rester chez lui, à jouer avec sa petite fille, à écouter le récit de ses journées palpitantes, auréolées de rêve tout en ne demeurant pas moins le quotidien d'une petite fille malade. Il aurait pu, ensuite, aller travailler sur son piano, à réfléchir à l'arrangement de certaines mélodies pour la Comédie musicale. Il avait tant à faire. Oui, tous ses plans avaient chuté dans le néant, obscurci par le regard désapprobateur de sa femme. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas les femmes de toute manière, elles agissaient bizarrement. Et sans doute, lui dirait-elle, par la suite, qu'elle avait éprouvé de la jalousie sans même savoir d'où venait ce fondement. Il aimait son épouse, la trouvant intelligente et l'esprit bien vif. Mais elle n'en demeurait pas moins une créature dominée par ses instincts primitifs de femme. Et quelle qu'en soit la raison, il s'attendait à ce que ce soit un truc sans importance. Elle était ainsi ces derniers temps. Et tout ce qui faisait qu'il l'avait aimé, fut un temps et encore maintenant, l'étouffait petit à petit. Il préféra s'en détacher et visualisant l'objet de la discorde, il s'y rendit sans chercher à réfléchir. Peut-être que Madame Goldstein le voyait faire mais il s'en moquait. Il n'avait rien à se reprocher. Du moins, pas en l'instant présent, il n'avait rien fait d'extraordinaire. Et les erreurs du passé étaient celles du passé. Il jouait avec le feu, il savait que son couple n'était pas au beau fixe. Mais dans le fond, il refusait de l'admettre, préférant se gausser de faux semblants et de bonheur édulcoré, se confortant dans l'idée que si ça se passait bien pour Mélodie alors tout allait bien. 
 
Parler à Ann lui parut bizarre. Depuis combien de temps ne s'étaient-ils plus vus ? Il fit un calcul rapide, s’apercevant que c’était depuis l’arrivée de Mélodie, enfin quelques mois avant. Les six ans se tenaient. Ça passait si vite tout compte fait, à une vitesse effrayante d’ailleurs. Le temps était un ennemi redoutable contre lequel il n’y avait pas de remède si ce n’était de s’en accommoder et de faire comme si de rien n’était. Il lui parla comme au bon vieux temps, sans prendre des pincettes. Ce n’était pas maintenant qu’ils commenceraient. Et sa réponse l’amusa plus que de raison. Elle avait toujours cette répartie. Elle n’avait pas changé dans le fond. C’était la même mais avec quelques années de plus. Elle n’en demeurait pas moins toujours aussi belle, de ces beautés fatales froides. Elle lui avait plu dès le début, pris dans les mailles de son regard de braise. Il n’avait rien vu venir, se figurant qu’il s’agissait d’une erreur. Et puis l’erreur des suites d’une erreur= ; ça s’enchaîna un peu trop souvent, lui donnant le statut d’amante, divine par sa manière de le faire devenir quelqu’un d’autre. Combien de fois avait-il eu l’occasion de culpabiliser tout en n’ayant pas de regrets ? Et puis, l’engrenage de la vie avait eu raison de leurs instants sulfureux, et leurs routes s’étaient séparées. Mais il ne l’oubliait pas. Il n’y pensait pas pour autant. C’était un souvenir rangé dans un coin et rarement, il pensait à cette femme, à cette folle épopée vécue ensemble. Il n’y avait pas eu d’amour, rien que de l’attirance physique alliée à une volonté de se blesser inutilement. Il avait connu la jeune femme sous plusieurs états, dans des moments où ils avaient su apporter un soutien muet dénué de mots mais pas de gestes. Aussi, il ne pouvait faire semblant, détourner le regard. S’il n’avait jamais évoqué cette tromperie à sa femme, il ne culpabilisait pas pour autant. Il était ainsi, il n’accordait pas d’état d’âmes à ce qu’il estimait être passager. Sa femme n’en saurait rien. Elle n’avait jamais rien su et pourtant, elle témoignait une profonde froideur à l’égard de la blonde. Mais à avoir côtoyé Ann durant un temps, il avait pu observer ce dédain féminin face à la beauté froide et irréelle d'Ann. Sa phrase le fit sourire. Elle avait toujours cette repartie, l'insolence résidait autant dans ses gestes que dans son regard ou ses mots employés. Et la question tant redoutée survint, savoir ce qu'elle était devenue depuis tout ce temps. Il apprit qu'elle était toujours dans le milieu du mannequinat. Et son sarcasme maintint le sourire qu'il octroyait à son égard. « Le dictat de la minceur reste toujours aussi présent je vois. » Se contenta-t-il de lui répondre. Un bref regard de haut en bas lui rappela qu'elle ne demeurait pas moins sublime, qu'il l'avait connu sous toutes les formes, sous toutes les coutures. 

« Et bien ça a pas mal changé. » Commença t-il par dire, en prenant un petit four qu'il enfourna. « Je n'ai jamais été le pianiste à la renommée mondiale... Je suis devenu papa... » Il ne pouvait nier l'amertume régnant dans sa voix. Il ne pouvait lutter contre elle. Certes, il aimait sa fille, il en était fier. Mais son quotidien était lourd à gérer. Elle était malade rendant sa santé fragile et le maintenant. Los Angeles. Il avait l'impression d'être un loup dans sa cage, il voulait sortir mais il trouvait porte close. Et par-dessus tout, il ne cessait de se dire qu'il était vraiment passé à côté de la chance de sa vie. Bien sûr, il y avait la comédie musicale. Mais pour l'instant, il était en train de lui donner forme, d'embaucher les chanteurs et tout le tintouin. Ça n'était pas encore complètement prêt si ce n'était que la rumeur courait, la publicité sera bientôt officielle tout comme viendra le commencement des répétitions. « Et pour passer le temps, je me suis lancée dans le projet d'une comédie musicale. Je dois être un peu maso ou alors, je ne cherche qu'à combler l'ennui. Mais mes journées sont bien remplies. » Il ajouta ça en pouffant légèrement d'un rire sans joie. Ce n'était pas drôle. C'était juste son ressenti. Avec Ann, il n'avait jamais menti, il avait toujours été honnête, pris dans la spirale de l'autodestruction. Il en avait eu besoin, fut un temps. Et tout avait changé. Était-il différent désormais ? Il ne le savait pas. À force, il avait fini par ne plus se reconnaître. « Je suis désolé pour son attitude... Je ne sais même pas ce qu'il lui a pris. » Dit-il en fronçant les sourcils, et enfournant un nouveau petit four. « De toute façon, ce soir, elle m’emmerde. » Ce n’était pas des mots que l’on employait facilement, pas dans un tel lieu, ni même en compagnie de ces gens dont la réputation prévalait sur la vie elle-même. Il soupira sans rien ajouter de plus, mettre des mots sur son mal-être lui faisait du bien, le dire à Ann, encore plus. Ils avaient été là l’un pour l’autre, d’une certaine manière. Ils ne s’étaient pas contentés de laisser les corps répondre au désir et à la volupté. Ça avait été bien plus intense. « Et toi… Tu es mariée, tu as des enfants ? » Demanda-t-il se préparant déjà à être jaloux de ce qu’elle pourrait lui répondre. De toute façon, tout ce qui concernerait Ann le ramènerait automatiquement à de fortes émotions. La jalousie en faisait partie.


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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Mer 1 Fév - 20:34

Je me répétais, il faut pas que je m'attache; vous vous pensiez il faut pas que ça se sache. Mais une fois dans mes bras, vos murmures essoufflés, c'est à moi rien qu'à moi qu'ils étaient destinés.


A peine la porte de l'appartement franchie, les reins d'Ann butent sur la commode de son entrée, sac et veste échoués en tas de chiffon à ses pieds. Dans un feulement de gorge, elle lutte et se tortille contre le corps qui l'écrase, libérer ses jambes et l'accueillir entre elle. La porte d'entrée n'est même pas assez fermée pour protéger sa pudeur, quand un gémissement d'échappe de ses lèvres, contre la peau de l'autre, au contact d'une caresse empressée, vindicative. Elle a été odieuse, ce soir, elle ne lui a pas laissé une seconde de répit, subit maintenant les foudres de son empressement conquérant à prendre sa revanche. Fière dans la bataille, Ann mord une parcelle de gorge sous ses dents pour se défendre de son impuissance, malmenée sous les mains du corps qui l'écrase contre le bois de sa commode, meuble sur le point de subir tous les outrages. Le désir lui flingue les jambes, secoue son corps de frissons erratiques et lui remplit le ventre d'un vide à la limite de la douleur. Elle a envie qu'il la prenne, sans effeuillage et sans caresse, sans attendre. Ode à la pénétration sans fioriture. Alors elle appelle son nom dans un murmure rauque où dansent tous les désirs de l'enfer, contre ses lèvres qu'elle dévore, et bat déjà des jambes pour supprimer le collant qui l'étouffe et qui l'empêche d'arriver à ses fins.
Elle ne sait déjà plus qui il est. S'est souvenue de son prénom par miracle. Cette fois ce n'est même pas tant par ennui, que parce qu'elle a cessé de l'écouter dès qu'elle s'est noyée dans son regard. Il y a deux heures.
Il y a deux heures elle savait déjà qu'ils finiraient là, contre cette commode.
Il y a deux heures elle s'y voyait.
Il y a deux heures elle en avait furieusement envie.
Elle a deux heures d'excitation d'avance sur lui, et se sent prête à exploser sous ses mains si quelque chose ne se passe pas tout de suite.

Quand enfin il arrive, Ann expire le plaisir tant attendu au fond de son ventre dans un cri sans pudeur. Porte toujours entrouverte mais elle s'en fiche. Elle expulse un souffle erratique contre sa peau, haché de cris trop forts pour être dignes, de gémissements trop vite venus pour ne pas être un peu résignés à sa défaite. Les mains enfoncées dans la chair de son dos, sous la chemise qu'elle n'a pas pris le temps de défaire. Ca viendra, plus tard. Plus tard, forte d'une frustration assourdissante enfin abattue, elle prendra le temps de faire les choses selon les règles de l'art. Plus tard. Pour l'instant, ce n'est qu'un éloge à l'oubli de soi et de l'autre; de ces oublis là qui sont rapides.


Enlacée contre vous à respirer vos cheveux, je le sais je l'affirme,
Vous m'aimiez un peu.



Il y a quelqu'un d'autre.
Les lèvres scellées à la paille d'un cocktail trop sucré, dans un bar trop branché, Ann retient le sourire qui lui brûle la bouche à l'entente de cette déclaration en demi teinte. Gabriel a quelqu'un d'autre, il est sans doute trop droit pour la laisser l'ignorer, mais pas assez pour ne pas espérer un peu qu'elle s'en fiche. Ca tombe bien, elle s'en fiche. Cette fille n'est qu'une donnée négligeable dans l'univers, elle n'est ni sa gardienne, ni celle de la conscience de monsieur. Elle a envie de lui, comme lui d'elle, tous deux le savent depuis qu'ils ont échangé leur premier regard, devant la porte de ce bar minable. Egoïste ? Un peu. Mais il faut être un peu égoïste pour faire une carrière comme celle d'Ann. Elle ne s'est jamais prétendue sainte, ni même fondamentalement altruiste, tout juste assez belle et sympathique pour qu'on lui pardonne ses narcissismes latents. Et cette fille peut bien avoir Gabriel tous les autres soirs de l'année, quand il est avec elle, il lui appartient et pas à une autre. Elle le sait, depuis le premier soir, ça n'a jamais été autrement entre eux. Ils peuvent disparaître pour quelqu'un d'autre un temps mais ils y reviennent toujours, et jamais durablement. Et quand ils sont ensemble, ils appartiennent corps et âme à l'autre. C'est un pieux mensonge, une façon de garder l'illusion durable, et le désir intemporel. Mais dans leur mensonge, ils se connaissent du plus profond de leur être, cet être qui est fait de vice et de désir et pas l'animal moral, social, qui le combat chaque jour.

Cette fille n'existe déjà plus dans l'esprit d'Ann, sinon pour lui donner encore un peu plus envie de son homme. Par provocation. Par mépris latent pour elle. Elle a envie de marquer son empreinte si vivement dans sa tête que pour quelques petits jours, toutes les autres femmes auront l'air terne, fade, sur l'écran de fumée qu'elle aura laissé devant son regard. Quelques petits jours seulement. Après elle aura le droit de se sentir belle et aimée, cette fille, si elle y tient tellement. Parce qu'il l'aime. C'est évident. Ca se ressent dans chaque ride d'expression sur son visage, quand il l'évoque, quand il se détourne pour hésiter à commettre le pire. Mais ça n'a pas d'importance. Ce n'est pas une question d'amour.
C'est une question de fusion.

Et, cruelle, Ann s'arrache à la paille qu'elle gardait jalousement en bouche pour se pencher un peu plus vers lui. Tandis que ses lèvres babilles des banalités sans importance, son regard plonge enfin durablement dans l'autre qu'elle adore, et lui communique toute la force de suggestion et de désir qui la traverse. Charitable dans sa vilenie, elle a choisi un hôtel à moins de deux minutes de marche de ce stupide bar. Il n'aura pas à se torturer bien longtemps avant de l'avoir.
Car c'est bien de ça qu'il s'agit.
Je t'aurai, tu m'auras, et on ne s'arrêtera que quand on sera tous les deux arrivés à écœurement de ce qu'on possède. Le temps de se souvenir qu'on ne le détenait pas vraiment, et de revenir infiniment à un nouveau désir de conquête.
J'adore nos jeux de dupes.


Certaines tombent amoureuses, c'est pur ça es élève
Moi je tombais amoureuse, comme on tombe d'une chaise.



Et déjà il la regarde, toute entière, et déjà elle est animée par les cendres de ce souvenir, ce sentiment de convoitise qu'ils nourrissaient l'un envers l'autre.

Papa.
Si Ann entend la déception existentielle qui peut poindre le nez de son ennui assassin dans cette phrase, elle a besoin d'une seconde pour se remettre du choc elle-même, avant de surenchérir - de garder la face. C'est ce qu'elle voulait, après tout. Subir sa défaite pour ne pas s'entêter à chercher des choses mortes, au détriment d'une autre femme. Sa femme, croit-elle bon de se ressasser, encore et encore, jusqu'au mal de crâne. Pour ne pas imaginer l'irréparable. Surtout s'il est papa.
C'est fou comme les victoires d'hier peuvent prendre la forme de défaite aujourd'hui. Vieillie, Ann ne parvient plus tout à atteindre le sentiment de fierté qu'elle trouvait à lui appartenir sans jamais vraiment s'offrir. Tout ce qu'elle trouve aujourd'hui, c'est une solitude écrasante. Elle n'est plus rien qu'on bon souvenir, l'autre est sa femme. Elle est un fantasme du passé, l'autre l'emmerde aujourd'hui. Elle l'empêche de réaliser ses rêves, peut-être, en tout cas c'est qu'elle croit comprendre, mais Ann refuse d'y réfléchir d'avantage. Elle ne peut pas. Il faut qu'elle soit prudente, il faut qu'elle soit mature. Respectueuse.
Elle n'a plus vingt ans.
Alors elle se contente de hocher la tête à ses excuses, avec déférence. T'en fais pas pour ça, qu'elle marmonne, sans plus de commentaire. Le choc de sa paternité l'a un peu étourdie, et remis une distance, un malaise dans l'échange. Ann ne sait plus vraiment comment se comporter, maintenant.
C'est ça, qui est triste. A s'obstiner à rester dans sa bulle infranchissable, elle s'est coupé toute possibilité de le revoir un jour. Elle ne voit pas comment elle pourrait. Son ancienne maîtresse, ils ne vont pas faire semblant d'être amis, s'inviter à dîner les chez les autres - elle n'est pas sûre qu'elle le supporterait. Si Gabriel ne lui a pas manqué, c'est parce qu'elle s'était persuadée qu'elle le reverrait. L'idée de ne plus jamais vraiment le voir, lui gonfle un gros ballon vide de manque au fond de son ventre.

" Mon problème, c'est que je ne voudrai sans doute pas de mari ou d'enfant avant dix ans. " elle trouve malgré tout le courage de répondre dans un sourire complice, pour ne pas l'accabler avec sa solitude de maîtresse mal vieillie, ou le mettre dans une position inconfortable. Et je ne vois qu'un seul homme avec qui ça pourrait arriver, se retient-elle d'ajouter, même, histoire de ne pas éveiller une jalousie coutumière entre eux, qui n'a plus sa place. " Je vois quelqu'un. Rien de très sérieux. " ajoute pourtant Ann, dans un soucis de provocation - dans le paradoxe de sa morale qui a beaucoup de mal à tenir le cap, au milieu du choc, de l'amertume, de cet outrage à son orgueil mal placé. Elle a envie de l'énerver. Ne peut pas s'en empêcher. " C'est un chirurgien. Et l'homme le plus ennuyeux qu'il m'ait été donné de rencontrer. Mais j'avais besoin de me sentir intelligente. Il fera pas long feu. "

Elle s'autorise à trouver son regard, pour ponctuer cet échange d'un sourire complice. S'y attarde même un peu, par vice, pour graver un souvenir plus récent de ces yeux dans sa mémoire. Un truc qui lui tiendra compagnie si elle cède au chirurgien avant de le quitter, par soucis de se divertir.
Garçon ou fille ? Il suffit de lui demander ça, pour achever sa propre mise à mort. Elle conclura cet échange dans un sourire courtois, et rentrera chez elle, cette fois, plutôt que de barboter dans son jus en attendant qu'il lui retombe dessus. C'est la chose la plus raisonnable à faire.

" Je suis désolée pour ta tournée. " ajoute pourtant Ann, malgré ses jolis plans, sans doute par masochisme latent. Un peu pour le garder encore quelques minutes.
Elle le suivait encore sporadiquement, à l'époque, savait qu'il devait partir pour une tournée mémorable, puis que finalement elle s'est faite sans lui. Elle ne savait pas pourquoi, maintenant elle a une petite idée. Son enfant, garçon ou fille, doit avoir à peu près cinq ou six ans. " Mais tu es encore jeune, pour une carrière de musicien. Tu as la vie devant toi. Je suis persuadée qu'on a toujours l'opportunité de changer la donne. " peu coutumière à un tel optimisme, Ann essaye pourtant de s'en convaincre, ces derniers temps. Cette phrase vaut autant pour elle que pour lui, d'ailleurs. " Ta femme... c'est elle, n'est-ce pas ? "

Le quelqu'un d'autre.
Parce que certaines personnes poussent le masochisme jusqu'à faire durer leur propre mise à mort.


*Benabar, je suis de celles
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Jeu 9 Fév - 14:29

Elle surgissait d'entre les cendres. La morte-vivante qui s'élevait, froide et figée dans sa beauté spectrale. Il n'était clairement pas prêt à la revoir. Parler de leur vie restait la seule option à faire. C'est ce que le commun des mortels faisait lorsqu'il rencontrait une figure du passé. Et quel passé d'ailleurs ! Il avait souvent joué du piano en pensant à elle. À Ann. La terrible Ann. Sulfureuse par sa manière d'être. Éblouissante dans sa manière de se mouvoir, visible mais un peu trop. Elle ne ressemblait en rien à son épouse. Ann se faisait remarquer sans le vouloir et combien de fois avaient-ils dû utiliser de stratagèmes pour pouvoir se voir dans le secret ? Pour que personne ne puisse croire en cette liaison, laissant la rumeur au rang de rumeurs sans qu'il n'en perde son sang froid. Pourtant, a l'époque, il suffisait simplement de les voir, se parler, rire ensemble et échanger des regards annonciateurs de tant de projets. Tendres mots murmurés à une oreille se réchauffant au souffle empli de désir, elle lui paraissait bien trop souvent toxique. Il avait toujours envie de la voir. Toujours envie de l'embrasser. Toujours envie de la serrer contre lui. Toujours frustré de devoir attendre le moment évident où elle ne serait rien qu'à lui, où il pourrait enfin l'avoir enfin et pour lui, lui seul. Dans ce moment-là, dans ces instants de désir puissant, d'abandon du cœur et du corps et d'extase sublime, il en oubliait ce qu'il était. Il n'était pas le musicien, il n'était pas le mari, il n'était pas l'amant, il n'était lié à rien, il n'était que l'homme. L'homme dans toute sa splendeur, l'homme qui tenait contre lui cette femme fatale, cette femme qui murmurait son prénom au creux de l'oreille, perdue dans une étreinte passionnelle les perdant tous les deux. Le désir était là. Toujours.... Et sans fin. Dans leur univers, ils étaient amenés à se rencontrer souvent. Et à chaque fois, la même rengaine se produisait dans un son macabre annonçant pourtant une fin inévitable. Gabriel savait que rien n'était éternel, qu'à un moment donné, il lui faudrait faire des choix. Mais il était si facile de s'oublier avec elle. Il n'y arrivait pas et le destin se montra bien plus cruel, apparaissant sous les traits de sa fille, l'enchainant a une vie bien plus calme, plus posée. Il y avait un enfant. Mélodie... Et elle n'avait rien demandé à la vie, elle n'était que la pauvre victime issue d'une union qu'il appréciait mais qui ne lui permettait pas d'être lui-même. Dans ses songes les plus obscures, il avait parfois rêvé d'une vie autre. D'une vie sans chaîne. D'une vie où il n'aurait pas épousé, où il n'aurait pas eu cet enfant. Y avait-il Ann dedans ? Parfois oui... Parfois non... L'homme rêvait mais changeait d'avis. Il ne savait pas ce qu'il voulait. Il était indécis comme perdu dans la profonde réflexion de ce que devait être sa vie. Il voulait surtout être un artiste. À la place, il était devenu père. Et face à son ancienne amante, il dressait ce constat. Papa. Emmerdeuse de femme. Carrière inachevée. Trois signes évidents qui pouvaient être plus que compréhensible aux yeux de la blonde. Comprendrait-elle ? Elle l'avait connue pourtant. Et si bien. Ann avait été le genre de femmes dont il n'y avait pas besoin de parler pour dresser un portrait de soi-même. Il n'y avait besoin de rien si ce n'était que de parler le langage du corps. Ça les réussissait si bien. Mais à l'époque, peut-être plus de folie résidait en eux, ils étaient, sans aucun doute, moins sages. Les propos de Ann le firent sourire. « Il vaut mieux faire des enfants quand on se sent prêt... C'est bien mieux que lorsqu'ils apparaissent par surprise... On ne s'y attend pas et pourtant, il faut alors faire le choix de voir sa vie changer, prendre un nouveau tournant... » Il n'affirmait pas ses propos, ni les déplorait. Il n'était plus rien aux yeux de la jeune femme, si ce n'était que dix ans d'attente encore... C'était rendre le rêve à son seul statut de rêve. Peut-être qu'elle n'en avait pas envie. Et pour cela, il avait toujours admiré Ann. Elle était bien plus forte que lui. Et dans un sens, elle avait toujours eu cette assurance lui faisant défaut. Il en jetait pourtant. Le regard étincelant. Le port de tête droit. Les gens le disaient froid et implacable. Mais Ann... Ann elle, était au delà de tout ça. Et d'une certaine manière, il en était admiratif.

Et jaloux. Oui il était jaloux d'entendre qu'elle voyait quelqu'un. Mais ce sentiment fut de courte durée. Rien de sérieux... C'était, dans un sens, l'expression magique pour le réconforter. C'était con comme sensation pourtant. Il aurait pu lui souhaiter d'être heureuse, de se dire qu'elle était une partie de sa vie, mais qu'il fallait lui dire au revoir. Et pourtant, il n'était pas capable. Il était cet enfant de roi ayant toujours eu ce qu'il désirait, perdu dans son confort de vie royal. Et d'une certaine manière, Ann lui avait appartenu autant qu'il avait été sa propriété. Fut un temps où l'insouciance était un peu plus grande. Néanmoins, il ne releva pas le fait que son histoire avec ce chirurgien ne durerait pas. Il se contenta de lui sourire, buvant une gorgée de sa flûte de champagne. Comme au bon vieux temps, il ne suffisait pas de parler. Les mots et son de voix ne servaient qu'à camoufler l'évidence cachée dans les non-dits. Il avait l'impression de replonger dans ces temps d'antan, avec la curieuse impression qu'il fallait dire stop, qu'il n'était plus le Gabriel d'avant. Qu'il avait changé ou alors, qu'il avait sommeillé depuis trop longtemps. Pourtant, Ann lui rappelait combien il avait encore la vie devant lui. Et ça le faisait sourire. Sarcasme apparent, Ann ne pouvait pas savoir. Et pourtant... « Si seulement, je pouvais m'en convaincre mais parfois j'en doute. Encore trop souvent d'ailleurs. Diriger la comédie musicale est différent d'être un pianiste parcourant le monde de scène en scène. D'une certaine manière, je n'en demeure pas moins enchaîné à cette ville. » Il se tourna pour prendre un petit four qu'il enfourna, mastiquant la mine sérieuse. Il finit par déglutir, relevant le regard vers la bombe sulfureuse. « On verra bien là où le vent nous mène... » Préféra t-il ajouter. Bien sûr, la conversation allait forcément arriver entre lui et sa femme, il savait que d'une manière ou d'une autre, la conversation arriverait de façon irréfutable. Il serait amené à bouger si la comédie avait du succès, Gabriel comptait sur une tournée, comptait sur beaucoup de choses pour lui rappeler ce qu'il avait refusé du temps où une possibilité de carrière s'était présentée à lui. Souffle de vie ancien, sa femme risquait de ne pas bien le vivre. Femme qu'Ann désignait, le questionnant sur celle à qui il avait dit oui. Il croisa le regard de son épouse avant de se recentrer sur le buffet copieux. « Oui c'est elle... » Dit-il doucement, sans jamais quitter son regard. « Ça a toujours été elle... » Forcément... Les paroles arriveraient forcément à trouver leur définition dans l'esprit d'Ann. Elle était vive et réfléchie. Intelligente. Drôle. Elle avait été parfaite dans ce rôle que toute femme aurait pu renier. Mais Ann, elle, elle était restée se suffisant sans doute à ce qu'il pouvait lui offrir uniquement, il y a des années en arrière. C'était avec elle qu'il trompait sa femme. Ça n'avait été qu'avec elle. L'exclusivité d'une douce amertume, il avait si souvent regretté, passant pour le bipolaire des sentiments. Celui qui aimait et regrettait, celui qui rejetait tout en étant attiré. Il avait l'impression d'être attiré. Encore une fois. Danse perpétuelle où se fondait les souvenirs impétueux et passionnels. Encore une fois et constamment. La situation semblait se rejouer comme au temps d'antan. « Chéri...? » La voix le fit frémir, quand il pivota pour s'apercevoir que sa femme venait vers eux, sourire aux lèvres et si plein de faux semblant. Ne faisait-elle pas la gueule ? Ne s'imposait-elle pas comme une figure froide et austère, maîtrisant mal ces émotions ? Sans doute, il la reconnaissait. Les femmes étaient ainsi, elles avaient besoin de garder la figure, de sauvegarder les apparences rappelant les limites de la propriété d'autrui. Peut-être voyait-elle la blonde comme une rivale ? Il n'en avait aucune idée, il se laissait simplement guider par l'instinct primaire. « Tu devrais rencontrer Monsieur Winston. C'est un homme charmant. » Sa main se greffa à la sienne dans une caresse rappelant la serre d'un oiseau. Il eut un bref regard pour Ann, un signe de tête contrastant avec tous ces gestes tendres échangés, tous ces mots, toutes ces promesses non tenues. Le combat était le même. Les sentiments refaisaient surface à la différence qu'il avait l'impression d'être dans une cage. Il alla vers l'homme que son épouse évoquait, le saluant courtoisement, redevenant l'homme au nom célèbre. Ainsi, il se cachait derrière ça, bien que ça ne suffisait pas à camoufler tout ce qu'il gardait au fond de lui. Il avait ce besoin de souffler, d'exploser. Il était trop tendu. Sa femme. Son enfant malade. Et l'impression qu'il vivait dans un purgatoire. L'antichambre de la mort se caractérisait par la peur viscérale de perdre la chair de sa chair. La dépression de sa femme l'enveloppait constamment. Depuis combien de temps n'avait-elle plus souri réellement ? Depuis combien de temps n'avait-elle plus ri ? Ici, tout était faux. Ce n'était qu'un camouflage dissimulant la misère profonde d'un désarroi intense. Ils étaient pourtant admirés. Mais la façade servait à ça, elle était là pour cacher ce qu'il y avait à l'intérieur. Un cœur au bord des lèvres. Une vie au goût de cendres. Une peur qui ne trouvait pas de mot, ni de murmures. Perdre son enfant suffisait à créer la chimère de Gabriel, à l'éloigner de sa femme petit à petit. Le mal était fait. Et son destin s'enclenchait comme les rails d'un train se mettant en marche. Au bout d'un temps qui lui parut interminable, il préféra se retirer un peu, allant prendre l'air sur la terrasse. Pour respirer. Pour humer l'air nocturne, pour se payer le luxe d'une cigarette lui donnant une ultime raison de fuir. Fuir constamment à tous les niveaux. C'est là qu'il remarqua Ann, allant vers elle. C'était ainsi. Comme auparavant, le besoin d'être face à elle se faisait ressentir. Et curieusement, cela ne lui déplaisait pas. « Je déteste tellement ces réceptions. J'ai l'impression d'étouffer entre ces quatre murs. Et pourtant, à force... Je devrais en être habitué... » Il étouffait aussi parce que sa femme était là, parce que son ancienne amante était là aussi. Il se sentait oppressé comme pris entre deux vies qu'il avait côtoyé et qu'il côtoyait encore. « Tu vis à Los Angeles définitivement ou dois-tu bientôt repartir ? » Finit-il par lui demander d'une voix curieuse. Dans le fond, il se disait que cette fois-ci, il n'avait plus envie de s'éloigner. C'était inutile, il suffisait de voir combien il était attiré. Comme au bon vieux temps, comme à la vieille chanson résonnant dans sa tête, douce valse des souvenirs. Il avait sans doute besoin d'elle, Ann avait toujours su être là quand il le fallait et ce, depuis tant d'années déjà.
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Ven 17 Fév - 19:50

On verra bien là où le vent nous mène.

Accrochée à sa cigarette comme une moule à son rocher, pour en arracher la fumée avec l'énergie d'un docker sur un cigare, Ann contemple le vide de la nuit étalé devant le porche de la salle d'exposition. Et elle tourne en boucle, cette phrase, aussi sûrement qu'une chanson dont arrive pas à se débarrasser, un message qu'on se bouche les oreilles pour ne pas entendre. Elle ne sait pas s'il l'a envoyé consciemment, ce message, ou si c'était involontaire, ou s'il n'y en avait aucun et qu'elle s'est contentée de l'entendre comme ça. Mais les faits sont là - elle est devant le porche à attendre un taxi depuis une demie heure, incapable de rentrer dans cette salle maintenant qu'elle a eu le courage d'en sortir, pendant qu'il se lance dans des grands sourires et des tapes dans le dos avec dieu sait quel prétexte sa femme a trouvé pour le ramener à la raison.
Elle ne peut pas lui en vouloir - ne peut pas la traiter d'hystérique ou de parano, de rabat joie, après les regards qu'il lui a lancés, auxquels elle a immanquablement dû répondre, même pas fait exprès. Et cette femme, quelle qu'elle soit - la seule et l'unique - son intervention était pour le mieux. Avant l'irréparable. Avant de commettre une bassesse de trop, même pour eux, même considérant l'éthique douteuse de leur passif en terme de fidélité. Elle l'a sentie, entre eux, entre leurs deux corps attirés comme des aimants : cette tension qui rennaissait irrémédiablement. Et ce serait vraiment le comble de ses relations désastreuses, que de voler un homme marié, un père, à la femme qui se trouve dans la même pièce. Elle en serait capable.

Le pire, c'est qu'elle en serait capable.
Les cinq coupes de champagne n'aident pas.

C'est pour ça qu'elle fuit, d'ailleurs. Avant d'être tentée de réparer son humiliation, celle qu'elle s'est infligé elle même, dans un affront plus grand, improbable.
Mais la fumée de trois cigarettes ne suffit toujours pas à étouffer la tension entre ses jambes. Dans un grondement sourd, guttural, Ann écrase son mégot dans un pot de fleurs transformé arbitrairement en cendrier par les convives, les yeux braqués sur le vide de la nuit. Sans taxi à l'horizon.

Mais vous vous rendez pas compte, ma petite dame. Trois taxis pour le service de minuit. Un samedi soir. Bah oui, on est débordé. Bah oui, j'arrive dans une heure. Minimum !

Une heure à attendre pour réussir à y échapper. C'est pire que Pandore et sa boîte.

Gaby, oh Gaby.
Fallait pas me laisser tout seul.


Echapper à ces souvenirs stupides, et beaucoup trop brûlants pour une telle quantité de champagne dans ses veines. Échapper aux nuits à rester alanguies sur les draps, à combler sa faille narcissique en le regardant jouer sur son piano, inspiré par la langueur de ses courbes. A se sentir comme ces duos sensuels et iconiques qu'on ne voit jamais dans la vraie vie - pas le vampire et le zombie, ou leurs homologues encore plus périssables, dont, des intemporels. Gainsbourg et Bardot, John et Marilyn, la sensualité suprême d'un interdit envoyé à la face du monde comme une gifle, une révérence. Echapper aux mains qu'elle sent encore sur elle, à celle qu'elle sent encore en elle, quand il prenait possession de son corps jusqu'à l'obliger à cesser ses moqueries et son orgueil dans une reddition totale, un cri de défaite. Echapper à la façon dont elle se sentait avec lui, comme la seule femme qui le connaissait jusqu'au plus profond de sa chair, et dont il ne s'ennuyait jamais. Les nuits brèves et passablement érotiques. Elle a toujours fermé son coeur à Gabriel, il le lui a bien rendu. Mais à certains égards il lui a fait ouvrir certaines parties de son corps - justement en supprimant le facteur d'une tendresse souvent absente. Bien sûr elle se connaissait déjà par coeur, et un homme la connaissait par coeur, elle avait découvert toutes ces choses avec Manek sous toutes leurs formes et dans tous les lieux possibles. Mais quand on n'est pas amoureux de quelqu'un, la part de notre être qui a peur de lui faire mal, cette réserve même parfois réduite à sa plus simple expression, disparaît totalement - et c'est presque une recherche d'avoir mal et de faire mal pour combler les trous de l'amour absent qui s'installe. Elle a toujours eu beaucoup d'affection pour lui. Mais elle couchait avec cet homme par vengeance, et il couchait avec elle par fantasme. Elle peut encore déchiffrer le moindre de ses regards, la plus petite étincelle, la plus infime des tensions sexuelles... et pourtant elle ne se souvient même plus de ce qu'il aime boire eu petit déjeuner.

C'est ça, la différence érotique, qui rend la chose incomplète, mais tellement délicieuse.

Gaby, oh Gaby.
Tu veux que je te chante la mer ?
Le long, le long, le long des golfes pas très clairs.

Alors oui, elle le comprend. Ann voit la solitude de Gabriel, elle le sent bandé de tous ses muscles comme un animal dans une cage trop petite, prêt à mordre si on ne lui donne pas un souffle d'air, un truc à dévorer, un espace plus grand. Elle imagine, même assez mal, ce qu'on peut ressentir si la vie s'est accélérée d'un coup autour de nous. La sienne a plutôt tendance à faire du surface. Mais elle imagine. Plus encore, quand elle superpose l'artiste plein d'une fougue égoïste à conquérir le monde, au discours qu'elle vient d'entendre, elle entend toute l'amertume qu'il peut y avoir derrière.
Elle comprend, mais elle ne peut rien y faire - à part fuir, le plus loin possible des évidences.
Elle doit songer à tous les miroirs qu'elle va croiser après ce soir.

Seulement voilà, Gabriel s'obstine. A fuir avec elle, à la rejoindre, à lancer une énième bravade à sa femme, qui va sans doute revenir le chercher, encore plus blessée qu'avant. D'une oeillade brève, Ann contemple l'absence de taxi pour fuir au dernier moment, avec désespoir. Tu es cruel pour ma conscience, tu sais. Il lance un nouvel appel, un nouveau rappel à cette très mauvaise soirée qu'il doit être entrain de passer - tellement qu'elle s'en voudrait presque de l'abandonner.
Pourtant les preuves sont là : manteau sur le dos et sac à l'épaule, les yeux vers la route par laquelle on doit venir la chercher, Ann n'essaye pas de s'en cacher. Et qu'il ose seulement le lui reprocher.
Elle essaye juste d'être intelligente pour deux.

" Un peu des deux. " elle répond à sa question à l'apparente banalité, d'un ton qui se veut détaché mais le regard de plus en plus fuyant, pour se forcer à ne pas croiser le sien. Un regard suffirait à les rendre capable d'une énorme connerie. " J'ai des allers retours de prévus, mais je suis basée ici. Je voudrais rester, un peu plus durablement. Arrêter, peut-être. " sa langue va plus vite qu'elle, le champagne est à blâmer pour ça. Dans un frisson d'effroi, Ann réalise après coup qu'elle vient de confier à voix haute, pour la toute première fois, une décision majeure, et comme on commande un coca. " C'est encore pas gravé dans le marbre. " atténue t'elle désespérément, pour essayer de passer à autre chose. En se jurant solennellement de ne plus boire, en tout cas plus en présence de ses ex.

Et le silence s'installe. Il reste un quart d'heure avant l'arrivée du taxi - minimum ! Et elle le sent, près d'elle, sur le point de lui demander si elle part, avec presque un fond de reproche dans la voix.

" Tu es déterminé à donner à ta femme des raisons de me détester. " ajoiute t'elle donc, en guise d'explication solide et à demi mot, dans un sourire tendre malgré tout. Complice. Enfin, Ann ose relever les yeux vers lui. Le dépit qu'elle y lit malgré les efforts de l'homme à garder contenance lui flingue les tripes. De tristesse. De culpabilité. Tu sais que je ne rêve que de t'apaiser. Tu sais aussi que je suis la plus mauvaise personne à qui le demander. " Ça va si mal que ça ? " finit elle malgré tout par murmurer, inquiète, et trop conne pour s'en empêcher.

C'est exactement là où elle voulait les empêcher d'aller.
Sortir des banalités, et se lancer dans de la sincérité.
Au moins, en quinze minutes, ils n'auront pas le temps de tout faire péter.
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Ven 24 Fév - 16:22

Il n'agissait pas de façon sensée. Il agissait n'importe comment, faisant n'importe quoi, tel l'enfant se faisant prendre en plein flagrant délit. On aurait presque pu dire qu'il en perdait ses moyens. Le fantôme du passé. Il avait l'impression qu'elle surgissait d'entre les morts, et il en devenait incroyablement nerveux, tendu comme jamais. Tout homme sensé, se serait convaincu qu'il fallait l'ignorer, passer son chemin et la considérer comme l'inconnue. Il aurait dû se montrer poli, courtois, la saluer comme s'il n'avait jamais été proche. Certainement, aurait-il dû se rapprocher de sa femme, glissant sa main autour de sa taille comme pour marquer une appartenance, comme pour signifier que les temps avaient changé, qu'il était l'homme intrépide et amoureux, qu'il était face à une figure du passé tellement peu importante qu'il préférait lui enlever toute reconnaissance, toute considération. Mais il n'était pas comme ça. Ce n'était pas sa façon d'être, sa manière d'agir. Ce n'était pas Gabriel. Il ne pouvait se glorifier d'être quelqu'un d'autre face à Ann. De toute manière, il n'y arrivait pas. Il n'était pas aidé. Ce soir, sa femme n'était pas d'humeur, il sentait l'agacement et l'énervement. Et par instinct idiot, il faisait tout pour attiser ces mauvaises émotions. C'était plus fort que lui. Pire, il agissait sans même s'en rendre compte vis à vis d'Ann. Et tôt ou tard, sa femme finirait par comprendre. Il n'en prenait pas conscience. Il agissait avec l'innocence d'un enfant. Il cherchait le point de repère, ce qui apaiserait ses tourments. Avec Ann, il avait découvert, autrefois, qu'il était facile de se dévoiler, de se confier sans forcément utiliser des mots, évoquait le langage du corps, des gestes tendres et des regards voulant tout dire. Mais c'était autrefois, le temps avait poursuivi son chemin. Impitoyable et intransigeant. Il n'avait aucun moyen d'arrêter sa course folle, ni même d’en changer le cours. Sans doute, regretterait-il encore de la questionner, d’être curieux au point d’espérer entendre qu’elle était ici, de façon définitive, qu’elle ne voguait plus entre deux shootings, qu’il ne la croiserait plus entre deux coupes de champagne et quelques canapés au saumon ayant souvent été les seuls témoins d’une folie durable. Fut un temps se disait-il. Et le temps s’était, hélas, écoulé.

Il garda une expression neutre lorsqu’elle lui répondit. Voix suave lui confirmant qu’elle était plus ou moins basée dans cette ville, cité des anges où il était né, où il vivait depuis toujours, dans un étouffement se faisant de plus en plus souvent ressentir. Il la dévisagea, écoutant ces mots retentir à ses oreilles. Il n’avait croisé son regard que très peu depuis le début, à croire qu’elle le fuyait. C’était étrange. Il se disait que la vie était mal foutue, qu’il se trouvait face à quelqu’un dont il avait été si proche. Et désormais, il la fixait en train de couver l’horizon du regard, cherchant l’échappatoire ultime à cette soirée qui semblait tellement merdique. Qu’Ann puisse vouloir arrêter lui sembla surprenant. « Et tu comptes faire quoi ? » Lui demanda-t-il sans jamais détourner le regard. Pour seul réponse, il n’eut que la confirmation qu’elle était indécise, qu’il s’agissait sans doute d’une idée en l’air. Il n’en savait trop rien. Il était dans ce monde de célébrité et de faux –semblant et il n’était pas aveugle quant aux dictats que la profession imposait dans le monde du mannequinat. Minceur. Beauté irréelle. Jeunesse éternelle.  Quand bien même, Ann était sublime, elle n’en demeurait pas moins une femme dont l’âge n’échappait pas à sa course folle. Par pure politesse et par respect équivoque, il ne lui poserait aucune question. Bien sûr, il agissait sans se prendre la tête, allant parler à son ancienne amante face à l’œil vif et acéré de son épouse, transformé en un pitbull grognant pour la soirée. Toutefois, il n’était pas un goujat, il n’irait pas frapper là où ça faisait mal. C’était inutile. Ça blessait et Ann ne le méritait pas. Il souffrait, lui. Le reste n’était que du superficiel. Il évitait, en général, de se livrer. Et pourtant…
Pourtant, il faisait tout le contraire face à cette beauté froide.

Les mots qu’elle glissa dans l’air vif et glacé de la nuit humide, lui arrachèrent un sourire. Elle avait sans doute raison. « Elle n’a jamais su… Alors, en dehors de me faire subir une jalousie propre à la gente féminine, je trouverais cette haine… Injustifiée. » Pourtant, il savait tout autant qu’elle se justifiait. C’était la bizarrerie de l’être humain, les réactions que personne ne comprenait. Pour l’instant, il profitait d’un peu de répit. Avait-elle relevé son absence, quitterait-elle la galerie en se disant, qu’à tout hasard, son mari se trouverait dehors en train de discuter avec une femme à la beauté fatale ? Ce genre de femme qu’il fallait détester pour camoufler l’instinct de jalousie. Le genre humain était si faible, dominé par ses émotions primaires. Et Gabriel se laissa bien vite submerger par cette sensation de malaise lorsque la question fatidique tomba. Pouvait-il dire que ça n’allait pas ? Avec son épouse, ils ne se disaient rien. Le sourire camouflait la véritable blessure, la sensation que rien n’était immuable, qu’ils étaient en train de s’enfermer dans une routine désastreuse. Ils en étaient obligés. Il le fallait pour Mélodie, ils ne pouvaient pas jouir d’une vie de famille paisible. Tout était en équilibre, sur un fil si fin, si fragile. Ils n’étaient pas capables de trouver les mots dans l’instant. Il fallait de la réflexion, du courage pour lever les yeux et cesser de contempler le bitume. Encore plus de cran pour tourner le regard et fixer Ann. Cette fois-ci, ce n’était plus l’horizon qu’elle fixait mais bel et bien lui. Il la regarda sans rien dire, sentant sa respiration se saccader un peu trop. Peut-être l’attendait-il cette question ? Il avait sans doute besoin d’en parler, de se confier, de considérer Ann comme une amie. Mais pouvait-il la considérer comme tel. « Les gens ne cessent de nous aduler. Ils ont toujours ces regards envieux envers nous… Combien de fois ai-je entendu bon nombre d’ignorants décréter que nous formons une famille… Comment ils disaient déjà…. Ah oui… idéale. Et pourtant… Ma fille est malade. Gravement malade. Alors... Notre quotidien n'est jamais évident. C'est souvent ... tendu... Enfin... J'en dis trop... » Il se tut, gêné. Il n'y avait rien de désirable dans sa condition. Il ne souffrait pas d'un manque pécunier mais le reste... Comme il aurait aimé que Mélodie puisse vivre normalement. Et pourtant, l’odeur de chez lui n’était pas empli de gâteau cuisant au four mais bien des antiseptiques, du matériel médical dans une chambre d’enfant où se mélangeait les jouets d’enfants et les rangées de médicament. Et ce cœur qui battait si difficilement… Il réprima un rictus méprisant. Oh non, dès l’instant où elle avait annoncé sa grossesse, il avait su qu’il renoncerait. A bon nombre de ses rêves. A sa liberté. A se ranger dans une vie droite quand auparavant tout n’était que passion désordonnée. La passion du piano. La passion de transmettre. La passion de la chair qu’il avait tant de fois effleurée de ses mains adroites tel le pianiste caressant les touches d’une œuvre qu’il avait créé de lui-même. Et tout avait été réduit à néant. L’homme se cherchant, n’avait jamais réussi à se trouver. Il se contentait de lutter. Il se racla la gorge, mal à l’aise. Tout à coup, il avait l’impression de trop en dire. Peut-être qu’elle s’en foutait après tout. Ils ne s’étaient jamais appelés pour prendre des nouvelles, pour émettre la folle idée de se revoir. « Et tu es en train de partir… » Ce n’était qu’un constat sans aucune surprise. C’était aussi une échappatoire pour ne pas se laisser embarquer par le misérabilisme. Lui, le grand Gabriel Goldstein aux doigts d’or. Il n’était pas prêt à se jeter en pâture dans la gueule du loup. Trop fier. Trop orgueilleux. Trop difficile à admettre d’ailleurs. Elle était l’ex. Elle était la figure du passé. Il valait mieux se taire. Il en avait trop dit. « J’ai été content de te voir, Ann… ça rappelle des souvenirs… L’ancien temps… » ajouta-t-il, un sourire craquant son visage. Un temps heureux. Un temps d’insouciance sans enfant malade ou d’épouse chiante. Rien que l’apogée d’un roi au tournant de sa vie. La couronne était bien vite tombée. « Si tu veux qu’on se voit un soir… Pour un dîner.. Ce sera avec plaisir. Juste toi et moi… Sans vautours, ni arrières pensées. »Dit-il, pouffant légèrement amusé et à la fois, blasé. Dans le fond, il était naïf, il se disait qu'ils pouvaient se revoir encore sans laisser la passion destructrice semer sa graine vénale. Le pianiste en avait terriblement besoin... Plus que jamais.
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Dim 5 Mar - 15:43


La gente féminine ?
Oh et puis après tout peu importe. Ca ne te regarde pas, qu'à force d'en vouloir à sa femme, il tombe dans le sexisme. Ca ne devrait pas te vexer. Ca ne devrait même pas t'atteindre. C'est la preuve que la comédie va trop loin.


Ann s'en rend compte, quand elle manque de répliquer comme on répondrait à un intime, une subtile allusion à sa propre importance, une réplique du passé. Tu ne te serais pas permis de dire ça, à l'époque. Indécence constituée, que de franchir cette barrière invisible qu'elle est pourtant seule entre eux, semble t'il, à s'acharner à maintenir. Mais ce n'est pas la seule preuve. Il y a aussi ces aveux qu'ils ont tous les deux décidés de se faire, sur le perron de la salle, entre deux taxis, comme empressés de rattraper les années en l'espace de maigres minutes. Comme pour ancrer ce je ne sais quoi dans l'instant présent, comme si ça pouvait avoir la moindre importance pour l'autre, ce qu'ils vivent ou ce qu'ils ressentent.
Est-ce que c'est ça, qu'elle ressent ? Ca, qu'elle s'emploie à faire, malgré son acharnement farouche à se convaincre du contraire. Solidifier cette rencontre et l'importance de ce moment, dans des confessions précipitées qui ne devraient pas être dites. Peut-être que sans s'empêcher de le fuir lui, elle devrait arrêter de fuir la vérité. L'odieuse, honteuse vérité, sur ses désirs profonds. Peut-être bien qu'elle a envie de lui confier certaines choses, sinon elles ne lui auraient pas échappé de la sorte. Peut-être qu'elle a envie d'un vrai moment avec lui, comme ces apartés qu'il s'acharne à retrouver avec elle ce soir, mais en plus durable. De vraies minutes pour parler d'elle, de sa vie, des changements, des projets. Promets moi de ne pas rire... mais je veux aller planter des oignons derrière un vieux bar à bière.
Elle a envie qu'il sache qu'elle a changé. Qu'elle est une femme meilleure, moins égoïste, moins bardée de défenses et d'insécurité, un peu plus prête à s'ouvrir. Elle a envie d'avoir l'air glorieuse et qu'il l'encourage.
Et oui, peut-être bien même qu'elle a envie d'entendre des confessions à son tour. Sur cet enfant malade - qui fait pourtant d'elle un véritable monstre, un paradoxe d'égoïsme flagrant d'envisager même la possibilité de faire ça - être une épaule un peu plus solide sur laquelle il se repose. Elle a presque envie de le connaître, cet homme qu'il est devenu, et ce qu'il aime prendre au petit déjeuner.

Cette réalité la frappe et lui flingue les tripes, tout à coup. Les yeux plantés sur son visage et la bouche à demi ouverte sur ses révélations, comme un poisson hors de l'eau, à ne pas savoir quoi dire, seule avec sa gêne et ses vérités affreuses. Que veut-il qu'elle réponde à ça ? Certainement pas une compassion dégoulinante de condescendance. Certainement pas qu'elle est désolée pour lui, ou que c'est terrible, ou tout autre misérabilisme qu'il déteste depuis toujours. D'ailleurs il esquive le sujet, et Ann s'engouffre dans la brèche. Cette fois, il faut qu'elle s'en aille - qu'elle repousse au moins ses envies monstrueuses à un autre soir, et prenne le temps de dormir, ou pas, sur ce qu'elle envisage vraiment de faire. Encourager la fuite de son foyer, d'un mari et père, d'un enfant malade. Ann suffoque en elle-même, l'espace d'une seconde, et les phares du taxi qui se dessinent à l'horizon de sont plus une échappatoire pratique, c'est une bouffée d'oxygène nécessaire.

" Un dîner, pourquoi pas. Si tu promets de laisser ton sexisme à la maison. " parvient à répondre la belle dans un sourire solide, un éclat d'amusement dans les prunelles, ne trahissant rien de son hypoxie interne, son agonie cardiaque. Je suis plus douée que toi à ce jeu là. " Tu as une carte ? "

Elle sent le contact infime d'une simple phalange quand elle s'empare de la carte de visite de Gabriel, et ce morceau d'épiderme suffit à brûler le sien. Ce contact s'allonge un peu, sans doute - une ou deux secondes de trop pour la décence. Son regard s'attarde dans le sien, même, incapable de se résoudre à le quitter maintenant qu'il faut le faire. Ann tient bon et s'échappe, pourtant. S'arrache à la tiédeur de sa peau et la froideur de son regard pour aller s'engouffrer par la portière ouverte d'un taxi dans l'obscurité nocturne.  " Moi aussi, ça m'a fait plaisir de te voir, Gabriel. "


Crawling back to you
Ever thought of calling when you've had a few?
'Cause I always do


" Jeudi soir, 19h, je t'envoie mon adresse. Ramène juste un vieux jean et un pack de bière. "


Maybe I'm too busy being yours to fall for somebody new
Now I've thought it through


Dire qu'Ann regrette absolument ce message - envoyé vers une heure du matin dans un flagrant délit de désinhibition nocturne - serait à la fois très vrai et plutôt réducteur. Il y a bien eu un moment où elle avait décidé que jamais elle ne le contacterait, que la connerie s'arrêtait là et qu'elle n'allait pas risquer sa dignité ou même une infime part de son coeur dans un plan foutu d'avance. La part d'elle-même qui a envoyé ce texto n'est certainement pas la responsable, c'est sa jumelle maléfique compulsive, intolérante à la frustration, qui prend possession de son corps après une quantité bien précise d'alcool. Ce n'était vraiment pas une idée de génie, sinon la preuve flagrante qu'il lui reste des progrès à faire en terme d'épanouissement personnel et de responsabilité adulte.
Mais en même temps, au moins, elle sera fixée.

Elle n'a donc pas voulu démentir son message - le grand classique " ça t'était pas destiné " - ni même annulé cette décision impulsive par la suite. Elle a tout fait pour se convaincre qu'il n'aurait jamais la force ou l'indécence de venir jusque chez elle, et que c'était donc le meilleur moyen de tirer un trait sur cette histoire, arracher le pansement quitte à se prendre un vrai foutu coup de batte dans la fierté au passage. Et mise à part le dîner qui va lui rester sur les bras si jamais il ne vient pas, Ann a pris soin de s'organiser tout comme si elle était sûre qu'il ne serait pas là. Parce que jamais, dans aucune dimension, elle ne prendra la place d'une maîtresse alanguie attendant dans une robe indécente et à côté d'une bouteille de champagne, l'arrivée prodige du mari infidèle.
Elle n'est pas une amoureuse transie, une femme alanguie, une amante dont on use au bon vouloir de son orgueil et qu'on abandonne en pièces ensuite.
Si y a bien une chose qu'elle ne sera jamais, c'est ce genre de femme.

Quand l'heure sonne, Ann a donc encore les cheveux humides de sa douche aux vapeurs brûlantes. Le corps enfoncé dans un jean confortable et une chemise chaude, les traits laissés au naturel, des quantités industrielles de viande prêtes à être congelées d'ici une heure qu'il ne sera plus possible d'envisager un simple retard. Campée près de la fenêtre de sa cuisine, c'est à la moitié d'une cigarette et avec une certaine surprise, qu'elle entend la porte sonner.
L'inconvénient de cette méthode, c'est qu'on est souvent peu préparé à ce qu'on a décidé de nier corps et âme. Dans un soupir nerveux, la belle souffle sa dernière bouffée avec force, agite à main devant la fenêtre pour évacuer les dernières vapeurs et s'en va à la porte, usant du petit trajet pour adopter un visage de circonstance. Neutralité et limites, elle ouvre la porte sur un sourire amicale, tue dans l'oeuf le moindre sursaut que pourrait avoir son ventre à constater que c'est bien lui, son visage, son corps et ses yeux, qui se trouvent sur son perron. Le regard du mannequin vrille sur le pack de bière et fort d'une allégresse un tantinet trop importante, elle s'exclame dans un rire, en s'effaçant pour le laisser passer.

" Dieu soit loué. Ou toi, en l'occurrence. "

Piquée par une nervosité qui, malgré elle, exacerbe un peu ses gestes et sa voix d'une fébrilité palpable, la belle précède la très mauvaise idée qu'est Gabriel jusque dans sa salle de séjour. A l'exception de toilettes et d'une petite salle de bain de commodité, la pièce constitue l'exclusivité du rez de chaussée, avec une véritable cuisine américaine à îlot central sur lequel elle a posé tous les ingrédients du dîner, ouverte sur une salle de séjour et encore derrière, un salon confortable, le tout espacé par des murs d'un blanc impeccable et un haut plafond. On ne peut imaginer, en voyant la clarté et la grandeur de cet étage, les quantités de cartons et de foutoir qui encombrent le premier, dans le couloir et dans les chambres.

" Mon chirurgien a sorti une bouteille de vin de sa cave, l'autre soir. Français. On nous fait tout un tintouin sur le massacre des baleines, et derrière ça envoie quinze tonnes de kérosène dans l'atmosphère pour importer un vin qu'on fait mieux en Californie, ça me dépasse. Ca a été la goutte d'eau. " déclare Ann en guise d'explications à son choix assumé pour la simplicité, ce soir, pour ne pas avoir à avouer son refus catégorique de la robe de soirée et la bouteille de champagne. S'emparant d'un décapsuleur, elle ouvre deux des bières apportées, et pointe tous les ingrédients étalés, les lèvres collés au goulot de sa bouteille pour lui arracher une gorgée un peu nerveuse. " C'est hamburger maison, ce soir. On travaille ce qu'on mange, tout ça... Enfin, je t'avoue que je suis pas allée chasser les légumes ou cueillir le boeuf non plus. "


Do I wanna know?
If this feeling flows both ways?
Sad to see you go
Was sort of hoping that you'd stay
Baby, we both know
That the nights were mainly made for saying
Things that you can't say tomorrow day
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Dim 12 Mar - 20:15

Elles étaient fondamentalement différentes. Il s’en était aperçu à force de les côtoyer. Il n’était pas le même avec l’une, comme avec l’autre. Et c’était ce qui permettait de donner une raison supplémentaire. C’était mal, il le savait. Il l’avait toujours su dès lors que l’engrenage s’était enclenché. Lentement. Inexorablement. L’erreur avait perdu de son essence dès lors qu’il avait émis l’envie, le besoin, et la volonté de la revoir : Ann, l’impétueuse et intrépide. La caractérielle et de celles qui savaient dans quelle direction se rendre, sans peur, armée d’un courage qui le fascinait. Il avait voulu la revoir parce qu’il se retrouvait en elle. De par cette passion. De par leur univers qui se côtoyait. Nul ne pouvait douter de la connexion qu’il y avait entre eux. A leurs niveaux, ils étaient des âmes écorchées. Jamais ils n’essayèrent pas d’aller au-delà de ce que l’autre donnait. Jamais plus. Jamais moins. Et c’est en quoi Gabi l’avait tant apprécié. Et qu’il l’appréciait toujours. Il ne put jamais considérer leur relation comme de l’amour. Et c’était en ça qu’elle différait tant de Delilah. Sa femme incarnait l’amour. Le pur, le véritable celui qui avait été un feu ardent et devenu, désormais, que des braises rougeoyantes. Les sentiments subsistaient encore. Et à jamais. Elle était la femme avec qui il s’était uni, elle était la mère de sa petite fille. Et rien qu’en cela, elle avait une valeur inestimable. Cependant, les problèmes s’étaient accumulés et tout ce en quoi, Gabi avait cru, dans ce mariage, dans cette relation vieillie par les années… Il ne le voyait plus. Tout était perdu dans un brouillard dans lequel il savait, pertinemment, qu’il n’avait pas été quelqu’un de bien. Pas un homme, ni un mari exemplaire jusqu’à l’arrivée de Mélodie où il s’était efforcé, au moins, d’être un père attentionné, un père qui serait le seul héros capable de faire briller la petite étincelle dans les yeux de sa princesse, capable de s’oublier en s’adonnant au jeu de sa petite. Oh comme il l’aimait son enfant. Pour elle, il avait tant sacrifié, jusqu’à sa raison d’être. Et ce soir… Ce soir où il avait délibérément menti à Delilah, arguant un travail tardif, un imprévu dans la faille d’un couple fissuré de part et d’autre, il s’était plu à s’imaginer au bon vieux temps. A nouveau, alors qu’il était au volant de sa voiture, il se surprenait à sourire quand à l’idée de revoir Ann. Cinq ans après… Cinq ans bon sang. C’était, à la fois, rien et c’était beaucoup. C’était le temps suffisant pour qu’un homme se perde dans les murailles de l’oubli, suffisamment peu aussi pour lui permettre d’en sortir.
Mais le voulait-il véritablement ?
 
Son GPS l’amena dans un quartier qui semblait, aux abords, paisible. Il se gara prenant les bières qu’Ann lui avait demandé. Il s’était con en allant acheter. Il avait l’impression de faire des gestes ne lui ressemblant pas. Il avait l’impression d’être ici et ailleurs, se disant qu’il faisait peut-être une connerie. Et pourtant, il était là. A attendre devant sa porte. Il se disait qu’elle aurait, sans doute, oublié. Mais non, la porte s’ouvrit sur une Ann telle qu’il l’avait rarement vu, un air naturel, des vents confortables et jurant avec ses tenues ayant toujours été séduisantes, appelant à l’ode d’un désir qu’il n’avait jamais su maîtriser réellement. Dans un sens, elle ne l’avait jamais aidé à lutter contre. Et s’il était le grand pianiste que tout le monde connaissait, il n’en restait, pas moins, un homme dominé par ses instincts primitifs. Mais ce soir, c’était autre chose et Ann était contente de le voir. Lui aussi. « J’espère que je ne suis pas trop en retard. » Dit-il en guise de bonjour. Lui et les retards, ça avait toujours été une grande histoire d’amour. Pourtant, elle semblait être de ces personnes venant de sortir de la douche. Les cheveux mouillés, le nez encore humide. Il la détailla tandis qu’elle le fit entrer dans son appartement. Le tout semblait chaleureux et assez confortable aux premiers abords. Rien à voir avec sa propre baraque, bien plus imposante. Mais il aimait bien. Il avait l’impression d’être ailleurs, de quitter une vie qu’il supportait, parfois, difficilement. Qu’importe, il posa les bières sur le plan de travail entre les pains à hamburger et les steaks hachés trônant fièrement. Ce charmant paysage lui donnait faim mais pour l’instant, il se contenta de se tourner pour observer la jeune femme. Cette dernière prit la parole ce qui lui arracha un sourire. « L’hypocrisie constante de l’humain. » Se contenta-t-il de dire. Elle avait toujours ce chic pour telle phrase ou tel mot. « J’espère que tu t’en ai remis depuis. » Dit-il au sujet de cette fameuse d’eau. Evoquait-elle le chirurgien et sa bouteille ? Ou bien la stupidité de l’humain par définition ? Il n’en savait rien, il ne cherchait pas à savoir plus. Il se contenta de prendre une bière qu’elle lui tendit. « Merci. » Dit-il avant de boire une gorgée. Elles étaient fraîches malgré l’achat tardif. Il en était content. C’était quelque chose qu’il faisait peu. Boire une bière, se poser. D’ordinaire, il rentrait si tard, parfois il voyait sa fille, parfois non. Elle dormait déjà et le repas était froid. La table, déserte et le sentiment de solitude était intense mais il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Alors que là, tout transmettait une intense chaleur et le repas lui faisait terriblement envie. « Comment tu n’as pas été chasser le bœuf ? Et alors, Ann… Et ton sens du bio et du respect de la nature.. Tu me déçois, je t’ai connu plus tenace. » Dit-il avec un sourire. Bien sûr, il la chambrait. Les gestes et les mots semblaient être naturels. A croire que cinq ans ne s’étaient pas insérés entre eux. Pourtant, les regards n’étaient pas les mêmes, les visages non plus. Qu’importe. Il n’en demeurait pas moins heureux d’être ici. C’était au point de se sentir redevenir libre. Libre comme il l’était auparavant. Il s’avança vers le plan de travail et souriant à la blonde, il attrapa un morceau d’oignon qu’il fourra dans sa bouche, la fixant d'un air taquin. « J’ai la dalle. Et puis, j’ai rangé mon sexisme pour ce soir… Alors, je veux bien t’aider à préparer. » Il posa sa bière à côté du plan de travail. « Mais tu devras m’aider dans les étapes. Je ne voudrais pas faire n’importe quoi. » Il cuisinait tellement rarement. En général, c’était pour faire plaisir à Mélodie. Mais quand bien même, il n’était pas doué. C’était toujours Delilah et ses doigts de fée. Il en était admiratif en grand acteur silencieux comme il savait si bien le faire. « Et sinon ça va toi ? Depuis la dernière fois ? » Demanda-t-il, curieux. Après tout, ils étaient là pour se voir, se disant que cette fois-ci, tout serait différent. Il y croyait dans le fond, se disant qu’il était trop lié, trop embourbé dans ses problèmes. Se détendre.. Oui, c’était tout ce qu’il espérait…

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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Mer 29 Mar - 22:54

" Foutu pour foutu, quitte à tuer trois bébés phoques par produit de beauté... "

Un sourire en réponse au sourire, en guise de ponctuation. Un échange de regard, bref, qui lui picote le bout des doigts. Ann le prend, ce regard. Satisfaite de ce qu'elle a.
Les lèvres flirtant une seconde contre le goulot de sa bière, elle laisse échapper un rire bref avant de reposer la bouteille devant elle, pour s'affairer à sortir les ustensiles dont ils auront besoin. Le poids des premières secondes s'allège, instaure un début de naturel, plus fluide que le soir de leurs retrouvailles. Les éléments jouent en leur faveur et Ann se laisse guider par le terrain de spontanéité qu'elle a méticuleusement instauré. La retenue des apparences demeure et l'ambiance est parfaitement sous contrôle malgré tout. Elle n'est pas naïve, tout n'est que mise en scène installée avec une conscience bien tactique. Les choses n'auraient pas été les mêmes si elle avait porté une robe moulante et tenu une coupe de champagne et c'est bien voulu. Ann sait être dans le contrôle de ce que l'autre attend d'elle, ce qu'elle lui livre et ne lui livre pas, Gabriel ne fait pas exception à cette règle et c'est la différence entre leur histoire et un engagement à coeur ouvert. Elle ne ment pas, ne se déguise pas, elle est elle-même - mais la fraction incomplète d'elle-même qu'elle choisit de lui montrer. Tout le monde ment, tout le monde se cache, certains le font seulement mieux que d'autres. Les circonstances la séparent d'une livraison totale mais elle ne le déplore pas, il n'y a qu'à donner ce qu'il y à donner, prendre ce qu'il y a à prendre.
Et surtout s'en satisfaire.

" Je suis ravie de l'apprendre. " approuve sincèrement le mannequin à la règle acceptée d'une égalité sexuelle sous son toit. Elle l'observe mâcher son morceau de légume malodorant dans une moue amusée, ne retient pas la remarque mutine qui lui brûle les lèvres, en une infime pointe de sarcasme. " Très sexy. "

Elle rejoint Gabriel et s'installe à ses côtés, une planche dans une main et un couteau dans l'autre, qu'elle lui tend sans ménagement. Puis elle se penche sur le plan de travail pour s'emparer de trois tomates dans leur emballage et les traîner devant lui à leur tour, exiger une découpe en dés d'une voix cérémonieuse. Un homme aussi habile de ses mains qu'un pianiste devrait être à la hauteur de l'obstacle, suggère t'elle, dans une nouvelle gorgée de bière. De son côté, elle s'empare des steaks qu'elle n'hésite pas à décomposer complètement dans un petit saladier, pour préparer une viande plus parfumée. A l'intérêt qu'il prête à la façon dont elle se porte, le visage d'Ann abandonne un peu de sa moquerie mutine pour se rendre au sérieux d'une ligne plus sincère. Les mains enfoncées dans la farce pour y mélanger les épices, elle hausse les épaules, répond avec une franchise sommaire, sans épanchement.

" Ca va. Y a des hauts et des bas mais ça va. Ca ira mieux quand je servirai plus d'objet d'exposition. "

Elle n'en dit pas d'avantage, encore loin d'être prête à livrer l'étendue de ses projets, fusse t'il à lui ou un autre. Sans le moindre sous-entendu, il y a peut-être malgré tout une double lecture dans ses propos, à laquelle elle doute que Gabriel ait accès. Que ce soit la façon dont elle a conscience d'être vue au premier abord ou son refus de se confesser plus en détail, Ann se dépeint sciemment devant lui dans ce rôle qu'elle compte pourtant abandonner bientôt. Parce que malgré lui, Gabriel fait aussi partie de ce monde qu'elle se prépare à abandonner, celui qui vit d'une vérité partielle et d'apparences maîtrisées. C'est la superficialité du désir au détriment d'une confiance affective. Elle a de l'attachement pour cet homme, elle en a toujours eu; autant que des picotements dans les doigts quand elle voit son sourire, des sensations différentes de toute autre quand il la touchait, lui et pas un autre. Ce serait une illusion dangereuse que de prétendre n'avoir aucun sentiment pour Gabriel. Si une chose s'est égrainée à travers les années, ce ne sont certainement pas celles-là. La confiance, peut-être d'avantage. Il y a cinq ans elle était incapable de refaire confiance et aujourd'hui qu'elle le peut, les circonstances de leur rencontre rendrait l'acte stupide. Inconsidéré. En tout cas à ses yeux.
De l'intensité, elle en éprouve. Les yeux rivés sur la viande autour de laquelle ses doigts s'enroulent, Ann sent le fragment de cette intensité émerger au fond de son ventre pour se reconstruire. Comme l'autre soir. De l'affection, tout autant. Et même, à leur manière propre, une forme de complicité. Mais la confiance, la vraie confiance, celle de livrer ses projets et ses désillusions, ses combats et ses distorsions, tout ça est absent de l'équation.

Un fantasme ne va pas loin. On ne construit pas une vie sur lui. Mais il est plus agréable à regarder, et beaucoup plus facile à vivre. Et c'est ce qu'elle est, pour lui.
C'est ce qu'elle se satisfait d'être.

" On va en parler, de la dernière fois ? " finit par souffler la belle, après un silence, dans ce qui est encore l'ombre d'un sourire léger. Presque une plaisanterie, une suggestion sans grande importance, un test un peu grossier, elle le reconnaît. Interrompant ses gestes, Ann relève le nez pour croiser le regard de Gabriel, y chercher une forme de consentement à cette parenthèse moins superficielle. Elle ne sait pas trop ce qu'elle doit y lire, dans ce regard. Si c'est une reconnaissance des faits ou une incompréhension expectative. S'il sait déjà où elle voit en venir ou s'il n'a ressenti, de son côté, aucun problème dans le désastre de la dernière soirée. Pour cacher son trouble, Ann retombe le nez dans sa viande déjà prête, reprend ses gestes, camoufle ses attitudes.
" Tu peux pas me demander de te servir d'excuse, Gabriel. C'est pas... c'est pas correct. " elle souffle avec plus de sérieux, dans un soucis de clairvoyance, sans interminable discours. Les mots butent, un peu. Ann surprend son corps à se tendre dans un frisson, devant le kaléïdoscope illisible des émotions qui lui montent à la poitrine pour enserrer son coeur. " Ca nous ressemble pas. " L'agacement l'emporte sur les autres, à nouveau, l'espace d'une seconde. Comme souvent. Comme tout le monde. Parce que c'est la plus simple de toutes les choses, et la réaction la plus naturelle, à ce qui est difficile d'abord. " Enfin. J'ai pas reçu le mémo qui disait que c'était devenu le cas. " conclut elle, dans un soupir bref, plus sec qu'elle ne l'aurait voulu. On ne peut pas regarder passer cinq ans sans une mise à jour, se conforte t'elle. Peut-être que celle-là devra conclure à l'impasse qu'ils voulaient ignorer. Mais sans elle il n'y a aucun moteur pour avancer, vers l'impasse ou ailleurs.
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Dim 9 Avr - 8:08

Il espérait se dire qu’il passerait une bonne soirée. Il espérait se dire que cette fois, il serait fidèle à sa femme. Il espérait se dire qu’il serait un homme intègre comme il l’avait pu l’être durant les cinq dernières années, depuis la naissance de Mélodie précisément. Il espérait tant le pianiste mais il n’en demeurait pas moins un lâche incapable de s’assumer, incapable d’admettre que son comportement n’était pas forcément correct. Ni pour Delilah. Ni pour Ann. Il prenait un rôle indéfinissable. Ce soir, il n’était pas l’homme venant prendre le costume d’amant et prêt à s’envoler dans une nuit d’étreintes brûlantes et sauvages teintées de ce désespoir l’envahissant un peu trop souvent. Il aurait pu le faire. En avoir envie n’était pas la question, Gabriel n’en demeurait pas moins un homme dominé par ses instincts primitifs. Ses désirs pouvaient s’insinuer en lui, le consumer jusqu’à éprouver un besoin viscéral. Mais il n’en était pas là. Pour l’instant, la seule envie qu’il avait, c’était de parler, de passer une bonne soirée sans craindre que ce soir, soit un soir où Mélodie avait de la fièvre, un soir où Delilah s’était décidée à faire la gueule parce qu’il avait du retard, parce qu’il ne l’avait pas appelé pour prévenir. Non, ce soir. Il avait besoin d’être ailleurs. C’était vital pour lui. Il avait l’impression de perdre la tête, de devenir fou à un point qu’il en perdait parfois ses repères. Aussi étrange soit-il, Ann avait un peu ce rôle. Ce qui était une telle ineptie pourtant. Ann était le représentatif d’un tout bien négatif, d’une menace en quelque sorte. Après tout, elle pouvait si facilement briser son mariage en un claquement de doigt C’était si simple la destruction de l’autre. Mais Gabriel la connaissait. Et quand bien même, leurs échanges avaient été dominés par la passion dévorante, il y avait toujours cet accord tacite, cette confiance se bornant à la seule sauvegarde du secret. Personne ne devait savoir ce qu’il y avait eu. Ça restait leur secret à eux deux. Ce secret qui, ce soir, n’avait pas sa place. Il était loin ce temps où ils étaient alors un peu plus fous, où Ann était plus que jamais fatale et séduisante, que Gabriel était auréolé de son succès et de cette assurance qui ne faillait jamais. Aujourd’hui, ils s’étaient assagis.

Parce qu’il fallait les voir dans ce tableau grotesque. L’une s’occupant de la viande et l’autre coupant des tomates en lamelles fines. Rien ne laissait entrevoir qu’il s’agissait de deux personnes n’étant pas amis, n’étant pas un couple. A vrai dire, ils avaient été amants. Aujourd’hui, ils n’étaient plus rien de cela. Il ne pouvait pas voir comme une amie. Et pourtant, elle en prenait la forme. Quand bien même, c’était perturbant. Pourtant, les regards étaient tendres et les sourires sincères. « Toujours. » S’était-il contenté de lui répondre lorsqu’elle avait décrété le grignotage d’oignons, sexy. Il ne cherchait pas à produire cet effet mais il en avait parfaitement compris l’ironie. De toute façon, il n’avait jamais vécu de telles scènes avec elle. C’était étranger à ce qu’ils avaient été. Ann avait été la maîtresse pas le bon pote avec qui il aurait pu échanger une bière. Il y a cinq ans de cela, on lui aurait évoqué cet étrange tableau, le pianiste en aurait ri. Mais pour l’heure, il se contentait d’être sérieux mais pas moins aimable en lui demandant comment ça allait. Le fait d’évoquer imperceptiblement la dernière fois n’avait pas forcément pour but de parler de Delilah  et sa psychose mais bien d’évoquer tout ce qui avait pu se produire jusqu’à aujourd’hui. Sa réponse le fit sourire. Et dans son for intérieur, il se disait que Ann était alors un très joli modèle d’exposition. Il se disait qu’elle était de ces femmes qui n’avaient pas forcément peur du temps, que ce dernier même n’avait pas d’emprise. Elle était si différente de Delilah, à la seule différence que sa femme elle, était usée par quelque chose dont elle-même n’avait pas connaissance. Il aurait pu en parler avec elle. Mais jamais, il ne le fit : il avait l’impression que ça aggraverait la situation plus que jamais tendue.

La phrase d’Ann le fit relever un regard. Parler de la dernière fois. Si elle n’avait pas souri, si elle n’avait pas semblé plaisanter, il se serait certainement braqué par défense automatique du corps et de l’esprit. Et pourtant, c’était quelque chose dont il aurait bien eu besoin. Avoir une oreille. Avoir quelqu’un qui aurait pu lui faire mettre le nez dans ses problèmes. « Il s’est passé tant de choses la dernière fois… » Finit-il par répondre avec sourire énigmatique. Il préféra bien vite se centrer sur ce qu’il faisait. Une fois les tomates coupées, ce fut au tour de la salade. Il fallait couper en petit morceaux afin que ça ne s’échappe pas du hamburger. Le couteau montait et descendait jusqu’à ce qu’Ann reprit la parole faisait cesser tout mouvement ; Il releva le regard vers la blonde, silencieux. Son cœur s’était mis à battre plus fort. Sans trop savoir, si c’était de la frustration, du regret ou tout simplement, une envie de tout foutre en l’air. « Tu n’es pas une excuse. » Se contenta-t-il de dire. « Je sais que ça ne ressemble en rien à ce que nous avons été. Tu m’aurais dit, cinq ans, en arrière de venir chez toi pour boire de la bière et manger quelque chose, j’aurais accepté dans le seul but de me laisser aller avec toi. Mais maintenant…  » Il s’arrêta de couper, délaissant les couverts et s’essuyant les mains avec un torchon. Puis, parce qu’il était gêné, il se passa la main derrière la nuque, se la massant dans un pur sentiment de gêne. « Ce soir, tu vois, je désire juste passer une bonne soirée en ta compagnie. C’est tout. Je te demande pas d’être ce que tu as été il y a des années, je te demande rien mis à part de laisser sans doute une chance au corps et l’esprit d’admettre qu’il a … Mmmh… Comment dire… Grandi. » Son visage si sérieux se dérida et un sourire s’étira sur ses lèvres. Voilà même qu’il en venait à en rire. Cette situatio était étrange et inédite. Est-ce que ça se passait ainsi d’ordinaire entre anciens amants. « Tu as vu de tes propres yeux que ça n’allait pas avec Delilah. Mais je ne te demande pas d’être celle qui fera tout flancher… Non… Ce soir, j’ai juste envie de passer du temps en ta compagnie, de parler de tout et de rien comme si nous étions des vieux amis se retrouvant après de très longues années. » Il poussa un soupir. « Peut-être est-ce égoïste de te demander cela, peut-être que d’un certain côté, j’ai l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre. Quand bien même… Je suis sincère quand je te dis avoir envie de passer cette soirée avec toi. Après, si c’est difficile pour toi, je peux tout autant le comprendre et m’en aller…  » Cette soirée où ils n’avaient pas d’identité propres, cette soirée où il pouvait apprécier l’envie d’être quelqu’un d’autre. Juste le temps de l’éphémère avant que le tourment ne revienne. « Ce soir, j'ai juste envie de me dire que tout va bien... Et peu importe ce que nous avons été, nous avons été proches. Et ça... Pour moi, du rien... C'est quelque chose que je ne peux nier. »


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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Sam 15 Avr - 16:40

Le bateau de Gabriel frôle tempête et destruction, sans en avoir conscience.
Au ton qu'il emploie pour lui répondre. Dangereuse idée.

Ann sent son corps se tendre et son regard se lever vers lui, rigide, dans un instant de stupeur, la seconde qui précède la colère. Elle est déjà prête à s'offenser de ce qu'il a à dire et contrairement à sa femme, ce ne sera pas dans le mutisme. La belle n'est pas une grande adepte de la force tranquille, plutôt des coups économes, ceux qui sont certains de faire mal. Elle n'est pas furieuse en silence, elle ne donne pas un calme de tombe en réponse à ce qui la blesse. Ann, elle, attaque, à vue et toutes griffes dehors. Qu'il ose seulement lui reprocher cette remarque, songe t'elle, dans un feulement intime. Parce qu'il y a bien des choses qu'elle a retenues par tendresse envers lui, du ton à la forme en passant par le fond. Gabriel a échappé à un appel furieux après la soirée, une petite remise au point sur le minimum de correction à avoir quand on se retrouve face à son ancienne amante, à commencer par ne pas la mettre au pied du mur de l'échec de son mariage. Et encore ce soir, il a reçu toute la délicatesse et l'ouverture du monde là où il y a deux jours, dans un bar, elle était prête à sonner chez lui pour lui demander des comptes. Ann estime avoir fait preuve de maturité autant que d'un respect qu'on ne lui a jusque là que très faiblement témoigné, le voir se vexer à cette remarque serait la dernière chose qu'elle pourrait lui passer sans lui en faire payer l'affront. Elle a son propre orgueil, un orgueil déjà bien malmené par cette situation abracadabrante, qui n'en supportera pas d'avantage.

C'est bien la raison pour laquelle ils n'ont jamais songé à vivre un morceau de vie ensemble. Ombrageux l'un et l'autre, explosifs et fiers comme des rocs, ils se seraient sautés à la gorge après un temps ridicule. Mille fois ils ont frôlé la guerre ouverte par le passé, mille fois ils ont réglé ça dans un ébat furieux, se sont meurtris les chairs alors qu'ils se détestaient encore brièvement l'un l'autre. La façon la plus délicieuse du monde, d'exorciser démons et colère intérieurs.

Seulement ce soir, il n'est pas question de régler ça dans l'arène déchirante de draps moites, offensés. Le risque est à la joute verbale, beaucoup plus violente, certainement moins extatique.

Mais Gabriel se radoucit. De concert, Ann range les grifes avec lesquelles elle s'apprêtait à le lacérer, détend ses muscles frémissant d'agacement dans une gorgée de bière. Il s'explique, de ce qui semble être une maladresse circonstancielle. Est-ce que ça lui plaît ? Pas du tout. Dans d'autres circonstances, à l'entente d'un discours, elle aurait fait fi de leur bonne volonté commune à se parler comme des adultes et ressorti les griffes. Parce qu'elle estime que c'est absurde - blessant d'absurdité, même. Si Ann était moins charitable, elle lui dirait ce qui lui brûle les lèvres, qu'ils ne sont pas amis, ne l'ont jamais été, qu'il vit dans un rêve éveillé s'il croit qu'ils peuvent le devenir un jour. Qu'elle aimerait bien savoir ce qu'il a dit à sa femme à propos de ce soir, avant d'oser lever patte blanche avec autant d'audace en clamant la belle et franche amitié. Est-ce que Madame Goldstein sait au moins qu'il se trouve là ce soir ? Est-ce qu'il a été honnête à propos de la dernière soirée et admis avoir fui toutes les minutes qu'il pouvait en compagnie de son ancienne maîtresse ? Grand dieu, sait-elle au moins qu'Ann fut sa maîtresse ?

Non mais tu te fous de ma gueule, serait-elle tentée de répondre, dans un sifflement de rage.
Tu t'en fous dans les grandes largeurs.

Elle lui dirait que ça fait deux soirs qu'il se comporte comme un enfant capricieux et que rien dans son attitude n'invite assez à la confiance pour inspirer de l'amitié. Elle lui dirait qu'on ne peut pas être ami avec un fantasme ambulant, qu'ils ne se connaissent plus et que s'il la connaissait vraiment, elle craindrait qu'il fût le premier à la juger, considérant la façon dont il se permet de parler de la femme qu'il a épousée. Ses mots dépasseraient sa pensée et elle lui dirait d'aller se faire voir, de sortir de chez elle et d'emporter ses problèmes conjugaux avec lui, qu'elle est la dernière personne à devoir assumer ça. Qu'elle n'a pas signé pour ça. Que tout ce qu'elle voulait, c'était boire, manger, s'envoyer en l'air pour oublier un peu que sa vie est un foutoir et qu'elle n'a nulle part où aller, tout en ne supportant plus de rester là où elle se trouve. Elle lui demanderait pourquoi, au juste, pourquoi elle devrait faire office d'épaule alors que la sienne glisse comme du savon chaque fois qu'elle essaye de la solliciter. Que cette situation a largement dépassé les limites de l'intelligence et que s'ils avaient grandi, comme il se plait tellement à s'en convaincre, il sortirait de cette maison pour ne plus jamais y revenir.

Tout ça, Ann le cracherait comme du venin, sans le moindre état d'âme.
Si elle était aveugle, peut-être.

Mais aveugle elle ne l'est pas. Elle voit bien l'état dans lequel il est, l'ombre de ce qu'il a pu être, un corps perdu ballotté dans les vents de sa propre maladresse. Elle n'imagine pas la détresse, la solitude qui doit être la sienne, si un dîner chez son ancienne maîtresse lui apparaît comme un refuge. Elle ne sait pas ce qu'il entend par enfant malade, mais il faudrait aussi qu'elle soit sourde pour ne pas comprendre que c'est grave. Et c'est le dernier sursaut d'affection qui l'emporte en elle, qui l'empêche de lui jeter toutes ces horreurs au visage, sur l'écho d'une porte claquée. L'empathie qu'il lui arrache à le voir malmener la peau de sa nuque et buter sur les mots, à regarder ses sourires d'attitude et entendre sa requête à demie formulée. Ann remballe sa colère et sa frustration, par égard pour un homme qu'elle a quand même aimé, partiellement et insuffisamment, occasionnellement certes, mais un peu malgré tout. Pour le premier à lui avoir fait retrouver le goût d'être dans son propre corps après l'horreur de sa rupture. Au nom de ce principe absurde d'humanité, celui qui veut qu'on n'abandonne pas un navire dès qu'il a l'air de couler.

" C'est égoïste. " confirme la belle, d'un ton sec, après quelques secondes de silence, malgré tout. Parce qu'elle a besoin de le dire, et que lui doit l'entendre. Parce qu'elle veut bien être plus intelligente que ses bas instincts, ou son propre égocentrisme, mais pas céder un caprice infantile dans un sourire benoît. " Mais ce n'est pas difficile. Si ça l'était, tu ne serais pas là.  " conclut-elle, d'une cruauté défensive qu'il lui connaît, et qui ne changera jamais vraiment. Revers d'ego, demi mensonge, Ann a besoin de se faire entendre aussi. Ceci fait, elle se souvient qu'elle est adulte, et clôt ce chapitre sans s'éterniser des heures. Adieu fantastiques parties de baise, bonjour franche et solide amitié... Un peu incrédule, elle se radoucit malgré tout, dans un ultime effort, reprend sa bière, lui accorde un sourire plus tendre.  " Disons que vues les circonstances, tu as le droit d'être égoïste. Pour ce soir. "

Pour la suite, elle ne garantit rien. Après ce soir, elle n'est pas certaine d'avoir envie d'y revenir. Pas seulement par orgueil, aussi par instinct de protection, ou encore par simple décence. Ann n'est plus assez égoïste pour oublier qu'il y a une femme à blesser dans cette histoire. Et sans une déferlante d'hormones pour l'empêcher de penser à sa propre conscience, elle ne peut pas ignorer cette présence, à qui elle ne veut aucun mal. C'est trop. Même pour elle. Un mariage, un enfant fragilisé... elle ne peut pas interférer. Même dans un semblant d'amitié. Et au fond d'elle, elle sait que Gabriel en a conscience.

" Allez, viens. " l'invite t'elle à le rejoindre,
viande préparée en main, pour fermer cette parenthèse pour de bon. L'entrain renouvelé,
Ann emporte sa bouteille de bière et son invité jusqu'aux plaques de cuisson,
avec forte autorité, un certain amusement malgré tout. " Que tu aies au moins appris quelque chose en partant d'ici. "

Elle lui montre, la cuisson de la viande, à chaleur progressive pour ne pas carboniser les graisses. En buvant de la bière et en écoutant les rediffusions du super bowl, les hamburgers, toujours - parole d'allemande. Les légumes, la salade, la sauce, Ann les fait enchaîner les étapes, savoure la compagnie même incomplète et un peu exigeante, de son ancien amant. Elle s'intéresse à l'avancer de son spectacle, s'amuse de cette jeune étoile qu'il vient de dénicher, en taisant son propre instinct de possessivité dans l'affaire. A s'employer à faire la bonne chose, la chose juste, Ann se surprend à profiter de ce moment pleinement, débarrassée ou presque de sa mauvaise conscience. Elle retrouve les expressions faciales de Gabriel, qui s'étaient enfouies dans sa mémoire et resurgissent peu à peu, quand les tripes se détendent et les langues se délient. Se plaint encore un peu de ce crétin de chirurgien, et du crétin avant lui, celui d'encore avant. Parle de ses villes préférées, même ses endroits préférés en ville. Evoque l'exposition, pour parler des photos plutôt que d'elle ou de sa femme. Frustrée d'autre chose mais satisfaite de ce qu'elle a déjà, elle prend le meilleur parti de cette parenthèse. Prête même à ce qu'il lui manque, quand il aura franchi la porte dans l'autre sens. Parce qu'amis ou non, amants ou plus vraiment, peu importe, il y a des choses qui ne sont pas destinées à être entretenues. Des conneries à ne pas faire. Cette soirée, c'est presque du sel jeté sur les plaies du manque, et elle doit être un peu masochiste pour accuser la blessures avec une certaine forme de satisfaction malgré tout.

Mais elle est contente de le voir.
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Gabriel Goldstein
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MessageSujet: Re: Sensuelle et sans suite [Gabriel]   Sam 29 Avr - 19:30

De vieux amis… Tout ceci, lui paraissait si étrange. Et pourtant, Gabriel, ce soir, en avait terriblement besoin. Quelque chose lui hurlait qu’il faisait sans doute une bêtise de rester là, que ce n’était pas bien, qu’il ne pouvait pas se conforter à ce qu’il n’était pas, ne serait jamais. Le temps avait trop longtemps pris son envol, dans le reste d’un passé ancien, qu’il avait définitivement clos, à sa manière. Il était devenu père et d’une certaine façon, tout avait changé. Il voyait Ann de la même façon, de ces yeux observateurs, de ces regards qui voulaient tout dire. Mais ils avaient grandi. Ils avaient mûri. Du moins, il y croyait. Etre parent, ça changeait la donne. Ça changeait un monde. Et quand il avait tenu Mélodie dans ses bras, il avait bien vite compris une chose fondamentale : son existence ne tournerait plus qu’au travers de cette petite fille, s’endormant paisiblement dans ses bras. Il faisait le choix de se mettre de côté pour ne voir que par l’enfant. La maladie augmenta tout bien entendu, le besoin d’amour se masquant par la peur de la voir mourir. Et ça les tuait. Autant lui que Delilah que Gabriel. C’était le jeu de la corde raide. A celui qui tomberait le premier. Parce qu’à trop être tendu, à trop être dans les non-dits, la corde allait se casser. Nette. Brève. Et entraînant tout ce en quoi ils s’étaient tant aimés, vers le néant. Il en avait conscience mais c’était si facile de nier l’évidence, de croire en une autre source de problème, de chercher le réconfort d’une étrange manière. Comme le disait Ann, c’était égoïste. Il le savait tellement. Et de ce fait, il lui était facile de comprendre qu’elle ne veuille pas de lui, ici. Peut-être qu’elle ne s’était pas attendue à ça, peut-être avait-elle cru qu’ils s’enverraient en l’air. Comme autrefois. Dans ce temps où l’insouciance n’avait pas fait place à la gravité de l’existence. Plus grave. Plus terne. A croire que l’automne était là depuis trop longtemps.

Elle accepta qu’il reste et les paroles simples lui mirent du baume au cœur. Juste pour cette fois. Il s’abandonnait à être quelqu’un d’autre, sans tous ces problèmes, ces questions, ces attitudes à avoir pour ne pas perdre pied, pour ne pas couler. D’un certain côté, il estimait que sa femme était en train de se noyer. Mais dans ce terrible naufrage, il avait tout autant sa place. Lui aussi, était en train de couler. Mais ce soir, il se contentait de l’ignorer, d’être l’homme égoïste qui avait terriblement besoin de l’être. C’était si étrange le cœur, la raison n’avait jamais atteint la profondeur de sa complexité. Un peu de souffrance dans un peu de réflexion, de faux-semblants... Un peu de remède dans l’indifférence et l’ignorance. Ce soir, il choisissait d’aller bien, d’être un « ami » quand le terme laissait plus à rire. Pouvaient-ils l’être. A croire que oui. Il se surprenait dans le fond, mais ça lui faisait du bien. Ann avait compté pour lui et ça ne s’oubliait pas, c’était viscéral, imprimé dans la chair. Leurs ébats avaient sulfureux, inoubliables tout comme la liaison entretenue. Le cœur avait aimé, d’une certaine manière. Ce n’était pas de l’amour. C’était autre chose. De la tendresse mêlée à la morsure de l’ongle s’incrustant dans la peau, de l’entrelacement des doigts faisant mal. Mais ils avaient aimé ça. Et Ann lui permettait de rester ici, en outrepassant tout cela, en étant celui qui partagerait son repas et quelques anecdotes énoncées à la volée. Il n’avait pas vraiment envie de parler de Delilah, de tout ce qui le rongeait. Ce soir, il était juste un homme qui se détendait après une bonne journée de boulot, comme si Ann était sa femme, le temps d’une mascarade tendre mais tellement vitale.

Ils s’occupèrent de faire cuire la viande. Gabriel n’était pas un pro de la cuisine, mais il suivit toutes les instructions avec des gestes timides qu’Ann dirigeait d’une main de maître. La conversation reprit bon train, parlant de tout et de rien. C’est qu’ils avaient des tas de choses à se dire après tout. Cinq ans d’absence suffisaient à délier les langues. Il ne pouvait s’empêcher de rire face aux propos que tenait sa partenaire au sujet de ses copains, de ce qu’elle faisait, de sa vie. Autant que lui parlait de son business tout en évitant de parler de Delilah. En revanche, Mélodie avait sa place, il était facile de parler d’une petite fille si pleine de vie, si attendrissante et pleine de bêtises comme tout enfant de son âge. Gabriel en était fou amoureux. C’était son petit rayon de soleil. Et l’angoisse le tenaillait tant, que parfois, il préférait bifurquer sur autre chose, passant du coq à l’âne sur un sujet de conversation, tout en continuant de se régaler de l’hamburger. « T’es un cordon bleu dis donc. Je me régale vraiment même si tu n’as pas été chassé le bœuf bio. C’est quand même bon. » Et il était sincèrement heureux. Ça se voyait, ça se ressentait. Il était bien plus détendu qu’auparavant. Et entre deux hamburgers gigantesques et quelques bouteilles de bière, la soirée se passa avec une aisance merveilleuse. Jusqu’à ce qui sembla être l’heure juste pour partir. Une minute de plus aurait été le risque de briser cet équilibre, de redevenir un passé qui n’avait, pourtant, plus sa place. Naïf, il croyait en ce qu’Ann pouvait devenir. Une amie. Il y croyait si fort. « En tout cas, merci pour la soirée. C’était vraiment bien. J’espère qu’on pourra se revoir. » Il lui glissa un sourire sincère. Il n’attendait pas forcément de réponse. Pas d’embrassade, ni d’accolade. Comme à son arrivée. C’était les gestes trop gênants à ses yeux. Le moindre contact physique lui semblait être aussi catastrophique que la boite de Pandore. Il avait passé une bonne soirée. Ce soir, il était heureux et détendu.
Ce soir, il avait l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre.




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Sensuelle et sans suite [Gabriel]
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