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 Show me your teeth [Manek]

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MessageSujet: Show me your teeth [Manek]   Sam 15 Avr - 10:41

" ... Ce sera un énorme tremplin pour ta carrière. Et sans doute la campagne la plus iconique de l'année. Des cinq dernières années ! "

L'esprit ailleurs et les pensées galopantes, Ann écoute d'une oreille distraite, son agent s'accorder les mérites d'un coup de téléphone qu'elle vient sans doute de recevoir, et qui a fait tout le travail à sa place.
Emily, Milla de son sobriquet professionnel, s'exalte sur les perspectives affolantes que leur offre cette opportunité incroyable. Elle dépeint des monts et merveilles de projets et de campagnes, de pubs et de magasines, de photos qui resteront dans les annales de l'histoire pour les décennies à venir. La marinière de Jean Paul Gautier et la révolution de Coco Channel n'ont qu'à bien se tenir car dans cinq ans, on tournera un film, il s'appellera Annika, et ce sera dans les locaux de cette agence. Cruelle, Ann est trop désincarnée pour arrêter le cours de cette excitation charmante. Les yeux perdus dans les pétales des lys en bouquet posé sur le bureau devant elle, la belle y contemple l'épiphanie terrifiante de la révélation qu'ils représentent. Dans les stries des feuilles, la ligne d'un destin en marche. Et dans le velours des fleurs, la caresse d'une absurdité. Elle en est sonnée, de ce constat. Assise dans ce bureau, pourtant à des milliers de kilomètres de là. Dans une autre stratosphères, si bien que les monts et merveilles dont on lui rabâche les oreilles ne lui parviennent plus qu'en échos lointains, assourdis par le torrent de ses pensées qui s'affolent.

" Tu as arrêté de chercher d'autres campagnes comme je te l'avais demandé ? " la coupe t'elle enfin, d'une voix blanche, daignant quitter la contemplation de la composition florale pour chercher le visage, presque flou,
de son agent. Ann est à la limite d'une expérience dissociative, tant son cerveau a besoin de se couper des signaux que lui envoient son corps, pour passer les prochaines minutes sans s'évanouir de peur. Elle voit Milla acquiescer, à des kilomètres de là, l'entend se plaindre encore et toujours de ne pas bien comprendre pourquoi un tel frein depuis quelques temps. Une seconde de silence. Un saut dans le vide. Ann sent son coeur lui remonter dans la gorge, tout comme si elle avait jeté son corps du haut d'une falaise.
" Ce sera la dernière, alors. J'arrête. " elle s'entend ajouter, comme si cette voix lui venait de quelqu'un d'autre. Son coeur aussi, s'arrête. " Fais-en ce que tu veux. Répands-le dans la presse pour faire le buzz ou cache-le sous le tapis, ça m'est égal... Je te laisse gérer la nouvelle comme bon te semble. Je suis même prête à faire des interviews, si tu en as besoin, pour compenser ce que je t'oblige à gérer. "

Le choc est communicatif - seulement, celui de Milla est plus furieux. Pourquoi, quand, comment. Elle s'énerve, passé un temps nécessaire d'incrédulité. Déni, rage. Marchandage. Chantage, même. Pas de dépression, encore moins d'acceptation. Elle ose lui servir le discours de la folie, l'acte inconsidéré, et qu'est-ce qu'elle pourra bien faire d'autre de ses dix doigts, au juste ? A croire que tous les agents ont été formés à la même école. L'espace d'un instant, Ann croit revoir l'ancienne, dans cette chambre d'hôtel, la convaincre avec la même habileté monstrueuse, dans la tactique de la terreur. Seulement, elle a dix ans de plus. Les monstres, aujourd'hui, c'est elle qui les dévore. Cette femme arrive trop tard.

" Parce que ça ne veut plus rien dire. " se contente t'elle de répondre, à la logorrhée furieuse qu'elle vient de recevoir, qu'elle a d'ailleurs à peine écoutée. Si une chose pour la retenir, c'est bien sa conscience professionnelle, celle d'abandonner quantités de personne sur le navire - mais on ne construit pas une vie sur de la simple culpabilité. Sonnée par le choc, Ann sent ses lèvres s'étirer en un sourire d'illuminée - sans pour autant ressentir le moindre sourire là où son corps se trouve, dans l'autre stratosphère. " Et qu'en bonus, je ne serai plus jamais obligée de te voir. Et tu n'imagines pas à quel point ça me rend heureuse. "

Sur ce, elle se relève, s'empare de son bouquet pour le serrer jalousement contre elle. Dans une formule de politesse, la belle laisse son agent digérer la nouvelle et quitte les locaux maudits pour rejoindre sa voiture, s'autoriser enfin à céder à la crise d'angoisse derrière son volant.

A ses côtés, ses fleurs préférées irradient d'une chaleur réconfortante, autant que d'une menace terrifiante. Elle n'a eu besoin que d'un coup d'oeil dans les mains du livreur, pas même d'une carte, pour savoir de qui elles venaient, et pourquoi elles avaient été envoyées. Elle le voyait venir, depuis déjà des semaines. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard scénaristique, que ce bouquet envoyé le jour de l'annonce révolutionnaire. Il a dû l'apprendre la veille, céder à l'initiative, et le temps de les faire parvenir, c'est Ann qui se laissait entendre la nouvelle. Une logique imparable. Une attention touchante. Salvatrice. Ce bouquet lui a permis d'apprendre la nouvelle avec quinze minutes d'avance, plutôt que d'une bouche étrangère - hostile. De se laisser submerger par l'émotion et la peur, seule, derrière une porte close. Si elle n'avait pas rompu le contact avec lui depuis dix ans, elle aurait peut-être pu lui exprimer, à quel point elle est touchée par le geste.

Mais.
Manek.
L'idée de le revoir, plus encore que d'abandonner sa carrière, est celle dont son cerveau s'est totalement dissocié. Cette idée déclenche tellement d'émotions contradictoires qu'il n'en reste plus une seule. Sinon une boule dans le ventre, un ventre écoeuré, un coeur dans la gorge, une gorge trop serrée. Après quelques secondes d'inertie, Ann réalise qu'elle vient de tout plaquer, sans le moindre égard pour l'état de stress auquel elle soumettait son corps, en accumulant tellement de bouleversements en l'espace de quelques minutes. Elle en tremble, tout d'un coup, de tous ses membres, dans l'habitacle d'une voiture résolument immobile. Incapable de se soumettre à ce qui vient de se produire.

Elle n'aurait peut-être jamais démissionné, sans ce bouquet de fleurs.
Et Ann est foutrement incapable de savoir, si elle doit l'adorer ou le détester pour ça.


Sur la chaise une robe Rouge. Sur la vitre les arbres d'octobre bougent. Comme au cinéma le décor ressemble au drame que l'on joue. Une couleur vient sur ton corps, le jour se lève sur ta joue. Je te regarde endormie, comme il fait beau sur toi qui ne veux plus être à moi. Ma femme mon ennemie.


Les lys reposent dans leur vase, vivaces, sur la table basse du salon. Sous la lumière chaude d'une lampe de chevet, un verre d'eau citronnée reflète une lueur vaguement opalescente, délaissée. Les tons d'un grand rouge siéraient mieux au décor pittoresque, mais c'est une interdiction formelle, la veille d'un semblant de superbe. Prélassée sous un plaid en laine, Ann contemple dans l'éclairage tendre, les clichés des Balkans étalés dans un ouvrage dont ses doigts tournent les pages comme on consulterait une relique. Elle renoue avec des émotions fossiles, des choses qu'elle croyaient mortes sous la roche et qui, pourtant, commencent à irradier de chaleur derrière leur prison de carbone daté. Elle ressent ces nombreuses années où elle se maltraitait à regarder ces clichés, pour accepter de le savoir si loin. Ces centaines de fois où elle a frôlé le combiné du téléphone, prête à retourner ciel et terre pour l'avoir au bout du fil, lui jurer qu'elle quittait sa vie et prenait le premier avion pour le rejoindre. Avant de réaliser, dans un spasme de clairvoyance, que ça n'aurait servi à rien. Que les problèmes allaient bien au delà de vies incompatibles, et que dans un hôtel pour un shooting ou un autre pour un reportage, le silence aurait été le même dans la chambre. Invivable, suffoquant.
Terminal.

Ils en étaient arrivés là. Et la seule chose qui aura permis à Ann de supporter cette idée inhumaine, fut celle de le retrouver un jour, des années plus tard, trop vieux pour perdre encore leur temps avec les détails sans importance d'une compatibilité quelconque.

Elle est à l'aube de ce moment.
Et elle ne sait pas.
Il ne pouvait pas tomber plus mal.


Le vent jette une abeille morte. Je voudrais que le vent de la veille sorte - qui a laissé dans cette chambre des mots qui n'allaient plus ensemble... Au cinéma quand sont doublés des amants dans un champ de blé, ils sont aussi ridicules que nous sous la pendule, lorsque je t'ai demandé de ne pas m'abandonner.


La plage, privatisée pour l'occasion, est absolument idyllique. Même dans la nuit d'encre précédant l'aube grise dont le créateur veut profiter pour le shooting.

Ce jour a été choisi spécifiquement, avec l'assistance de météorologistes, pour la lumière sombre que vont offrir dans une heures, des nuages orageux sous un lever de soleil chaotique. Ann a toujours adoré ce moment entre la nuit et le lever du jour, cet instant précis où les tons fades de bleus et de gris font ressentir l'intensité de la mer, la blancheur du sable, l'étendue du ciel. Où l'odeur d'iode vous fouette les narines plus qu'elle ne les caresse, humide, omniprésente, sans la moindre compétition. Où la terre est tellement silencieuse, que le bruit de l'océan fait un véritable tapage. A l'instar d'Antigone, elle aime cet instant où le monde dort et l'épargne des teintes criardes de rouge, orange, de bleu ciel, de jaune, des teintes à vous rendre aveugle. Le bruit de l'humanité. L'idée de poser dans la sobriété sombre de ce décor la réjouirait, si elle n'était pas si terrifiée. A bien des égards, ce décor est celui dont elle a toujours rêvé pour immortaliser une ligne de vêtement. Tout dans cette campagne recèle la sortie par la grande porte que son orgueil, son coeur aussi, désiraient pour partir l'esprit tranquille.
Mais elle n'arrive même pas à penser à tout ça.

Le visage au naturel, encore tiré par le sommeil, réfugiée sous une veste pour contrer la fraîcheur de l'aube, une thermos de thé brûlant au creux des mains dans laquelle elle puise ses forces pour les heures à venir à mourir de froid dans des robes trop légères, Ann inspire pour se donner courage et descend de sa voiture. Les pieds enfoncés dans le sable, elle gagne à bonne allure les lumières de spots allumés pour y voir dans la nuit noire, et réunir les intervenants.

Elle reconnaît sa silhouette penchée sur ses appareils, à des dizaine de mètres déjà. Et déjà, elle regrette absolument toutes les décisions prises ces derniers jours. De sa démission, à sa seule présence aujourd'hui. De ne pas avoir sauté dans le premier avion pour fuir, à des milliers de kilomètres de là. Son coeur s'arrête, trop longtemps avant de repartir, exploser d'une terreur nerveuse au fond de sa poitrine.

Au moins lui épargne t'on de savoir ce qu'elle va bien pouvoir lui dire pour se présenter à lui. Une femme d'un certain âge l'aborde avant, pour des salutations chaleureuses, une joie sincère de se retrouver l'une et l'autre. Miuccia Prada. Dans le monde de la mode, c'est comme rendre des comptes à Spielberg en personne. Et si amicaux soient leurs rapports après quinze ans à se côtoyer, la femme n'est pas adepte du sentimentalisme ou des signes de faiblesse. Nerveuse, Ann se laisse conduire. Impuissante, elle entend la directrice de la marque appeler Manek à son tour. Elle se retrouve à côté de lui avant même de lui avoir dit bonjour. Elle est même beaucoup trop affolée pour établir le moindre contact visuel avec lui.

Quel est le responsable de cette idée atroce...

" On reproduit la campagne de 2004. " explique doctement la femme d'affaire au mannequin décontenancée, pointant les rochers escarpés d'une jetée devant eux, où Ann devra poser sans s'écorcher les genoux sur la pierre. " Mais je veux quelque chose de plus sombre, plus digne, je veux exploiter les années à notre avantage. Rien de dépressif, ça reste une campagne été, je veux que tu domines cette plage avec élégance, sans tomber dans le dramatisme... " Elle détaille, avec une rapidité extrême, tous les composants de ce qu'elle attend aujourd'hui, comme un chef de chantier à ses maîtres d'oeuvre. Visiblement ravie d'avoir affaire à des professionnels, Miuccia ne ménage pas les détails, ni leur ton lapidaire. Concentrée sur les instructions, Ann dérape du haut de ses moyens dès que la tension se relâche, dans le sourire brillant d'excitation de la directrice, comme une enfant la veille de Noël. " On présentera les photos à la fashion week de New-York, vous serez les vedettes du spectacle. "

Et elle s'en va. Sans doute pour les laisser s'habituer l'un à l'autre, avant la séance maquillage. Les yeux braqués devant elle, Ann se refuse toujours au visage de Manek. Elle aimerait d'abord passer l'étape de réalisation de sa présence, se rendre compte qu'il est bien là, à côté d'elle. Que c'est de son corps à lui, qu'irradie la chaleur lui frôlant la gorge. Que c'est sa voix qu'elle s'apprête à entendre. Sans que ses jambes ne flanchent. Elle n'en est même pas là et quand elle s'en rend enfin compte, ce n'est rien qu'un spasme de détresse, pour agiter son corps recroquevillé sur lui-même.
Elle n'y arrivera pas.

Hôtel des voyageurs où nos adieux, même les plus tristes, ressemblent à des saluts d'artistes. A des saluts d'artistes... Hôtel des voyageurs, chambre cent treize, vue sur jardin et tous les soirs Monsieur Machin qui joue sa Polonaise...



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Manek Kirschnen
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MessageSujet: Re: Show me your teeth [Manek]   Sam 15 Avr - 18:13


« Je ne veux plus jamais entendre parler de toi ! ».

Ca tourne en boucle dans son esprit, les yeux rivés sur la vitrine fleurie. La veille, il a reçu cet appel qui lui a fait lâcher un rire nerveux d’abord, avant de le plonger dans un grand tumulte d’émotions. La surprise, le désarroi, l’inquiétude. Et toute une ribambelle de questions, qui commençaient par comment et pourquoi. On lui avait fait signer un contrat pour la nouvelle campagne de Prada, une semaine auparavant. Il n’avait pas eu davantage de détails, et il ne s’était douté de rien, surtout pas de ça. Hier, il apprenait qu’une certaine célèbre Ann Traur allait en être l’égérie. Il avait passé la journée à ressasser de vieux souvenirs, à se laisser bercer par ces derniers. Et à se mettre à appréhender. Cette phrase qui ne le quitte pas, c’est la dernière chose qu’Annika lui a lancée, juste avant qu’il ne prenne la porte, et plus tard le premier vol pour l’autre bout du pays.
Maintenant, il est condamné, et elle aussi, à se retrouver dans ce milieu qu’il exècre de tout son être. Y retourner de son propre chef, c’est une chose. Vivre à nouveau ça, c’en est une autre. Un instant, il s’est demandé si elle le savait également. Si elle le savait depuis le début, si elle n’avait rien dit par rapport à ça. Si elle n’avait pas tout fait pour se débarrasser de lui et de son objectif insultant. Des photographes, il y en a des tonnes. Ann Traur, elle est unique.

Il a hésité longtemps, sur la manière de faire. Un mail ? Impersonnel. Un appel ? Il s’en est senti incapable. C’est pour cela qu’il se trouve depuis une petite minute sur le pas de la porte d’un fleuriste du quartier. Il finit par y entrer, à la recherche de ses fleurs préférées. Lorsqu’il rentrait d’un shooting à plusieurs heures de vol d’elle, il s’appliquait à revenir avec quelques fleurs à la main. Toujours les mêmes. Elle les adorait.  Son regard se pose sur les lys, tandis que la fleuriste vient à sa rencontre, proposant son aide pour la composition. « Juste des lys, blancs. » Il en profite pour lui demander un carton, sur lequel il pourra laisser un mot. Pendant qu’elle s’affaire à constituer un bouquet, Manek reste penché au-dessus du petit rectangle de papier, stylo en l’air, ne trouvant pas les mots. Il se sent comme un con, comme le type sur scène, devant les spectateurs, qui a oublié son texte. Il se sent incroyablement seul, devant ce bout de papier. La jeune femme le sort de sa torpeur. « On a des messages tout prêts sinon, vous les avez juste.. » - « Non, inutile, merci. » la coupe-t-il sans plus de cérémonie. Il va trouver, ce n’est pas si compliqué, si ? Bien sûr que oui. Il se rend compte à présent, d’à quel point il se sent comme un étranger vis-à-vis d’elle, en ne sachant même pas quels mots alignés pour, juste, lui dire qu’il va apparaître de nouveau dans sa vie, sans faire exprès. Parce que c’est la stricte vérité. Il ignorait tout de cette manigance. Pourquoi les réunir tous les deux alors qu’il reprend seulement depuis quelques mois dans ce domaine. Il s’est fait discret, n’a pas cherché à décrocher une si grosse campagne aussi vite. Le blond avait accepté, avec une pointe de stress liée au fait qu’il n’a plus l’habitude de faire ça. Il leur a dit, au téléphone, avant de réellement accepter. On lui a certifié que c’était comme le vélo. Suffit de s’y remettre pour que ça revienne, et il ne fera pas exception. Il sent le regard inquisiteur de la fleuriste, un peu vexée d’avoir été coupée dans son élan, alors qu’elle souhaitait apporter son aide. Mais il n’est pas d’humeur à vouloir s’excuser de sa mauvaise humeur, du déséquilibre et de la tourmente qui le submergent, à une parfaite étrangère. Il finit par trouver, c’est simple, et ça dit l’essentiel. Ils se verront la semaine. Il signe, puis glisse le carton dans son enveloppe avant de la tendre à la vendeuse qui s’en empare sans un regard. Il donne l’adresse de l’agence d’Annika, et insiste pour qu’il soit livré le plus vite possible.
Après tout ce temps, il ne pouvait pas décemment ne pas lui faire signe. Il n’attend rien de sa part, même pas une réponse. Il veut juste qu’elle sache. Peu lui importe que le bouquet finisse à la poubelle, elle saura.

Le lieu du shooting lui a été révélé quelques jours auparavant. Une plage, non loin de son nouveau domicile. Il y est passé, pour voir à quoi s’attendre. Se rassurer aussi.
Il est trois heures du matin quand Manek se trouve sur le dos, sous les draps, les yeux fixant le plafond sombre. Impossible de trouver le sommeil. Il essaie désespérément de ne pas penser, se vider l’esprit. Il tente même cette histoire de respiration ventrale, mais rien, rien de rien. Les fantômes ne sont plus. C’est la réalité qui l’attend dans quelques heures, et c’est effrayant. Bien plus effrayant qu’un spectre.
Nu comme un ver, il imagine qu’une douche le détendra. Il n’en est rien. Alors, il la fait durer, longtemps… Jusqu’à se rendre à l’évidence que c’est inutile. Cette boule au creux du ventre ne partira pas, quoi qu’il fasse. Il n’a pas prévu ça. Depuis que l’information lui a été transmise, il s’est persuadé que ça serait bizarre, mais que ça irait. Maintenant, il n’est plus sûr de rien. Quand il essaie de manger un peu des œufs brouillés qu’il s’est préparé, la fourchette reste en l’air devant lui, sans jamais parvenir jusqu’à ses lèvres. Il n’insiste pas, et toute son assiette finit à la poubelle. Quel professionnalisme.

Un thé dans le ventre, Manek prend le volant alors qu’il n’est pas encore cinq heures. Ca ne sert à rien de rester chez lui, à tourner en rond ; il préfère se rendre sur la plage, où il sera rejoint, petit à petit, par tous les protagonistes de l’événement du jour. Son grand sac, dans lequel se trouve son matériel soigneusement rangé, reste dans le coffre de sa voiture, tandis qu’il en sort, dans l’objectif très simple d’aller contempler la mer et son horizon. Le nez tourné vers le ciel, il désespère de ne voir qu’une infime partie des étoiles qui composent la voûte céleste. La lumière gâche tout. Alors que les minutes s’égrainent, il voit les plus brillantes disparaître, l’une après l’autre, vidant le ciel de ses points brillants.
Il ne les a pas entendus arriver ; l’assistante de la grande dame, Miuccia Prada, vient le sonner. Le reste de la troupe ne saurait tarder, il faut qu’il se prépare, qu’il installe ce dont il a besoin. Prada en personne vient le voir. Comme ça fait longtemps, Manek, quel plaisir. Elle pose brièvement une main sur son avant-bras, toujours dans la retenue. Le photographe se contente d’appuyer ses dires concernant le temps, c’est tout. Elle s’éclipse, laissant l’assistante revenir vers lui, carnet posé sur le bras, téléphone en main. « Ann ne devrait plus tarder » lui annonce-t-elle, sourire aux lèvres, son regard essayant de violer ses pensées. « Je vais me préparer. » se contente-t-il de répondre, esquivant cette curiosité silencieuse et malsaine, en repartant à sa voiture. Son précieux sac sur l’épaule, il tient dans ses mains une table pliante, et la pochette de son ordinateur, et une bâche coincée sous son bras. Les shootings sur les plages sont de véritables cauchemars pour le matériel. Il anticipe les coups de vent et les grains de sable qui volent. Tranquillement, le grand blond établit ses quartiers, dépose ses appareils munis des objectifs adéquats pour l’occasion, puis les recouvre de la bâche protectrice en attendant de pouvoir s’en servir. Une fois installé, il prend le temps de regarder l’arrivée de l’aube, en enfonçant les mains dans ses poches, à la recherche d’un peu de chaleur. Il attend. Et quand son nom résonne dans l’air, il sait qu’elle est là.

Il fait quelques pas dans la direction des deux femmes, dont il se contente de deviner les silhouettes avant de garder les yeux rivés vers ses pieds qui soulèvent le sable. Il a du mal à respirer normalement, il a l’impression d’être redevenu cet adolescent qui, vingt ans auparavant, comptait jusqu’à trois avant d’oser aborder une Annika inoffensive. Miuccia les introduit l’un à l’autre, et Manek ne peut retenir un haussement de sourcil outré, tandis qu’il dévisage la dame. Comme si elle ne savait pas. Elle se met à leur expliquer, à tous deux, quelle partition jouer aujourd’hui. Et tandis qu’elle fait découvrir le lieu précis, à l’aide de grands gestes, les yeux du photographe s’égarent sur le profil de son vieil amour. C’est comme une grande gifle qui vient faire trembler son monde et ses pauvres certitudes. Les paroles de Miuccia se transforment en un vague écho, qui lui semble venir de très loin. Il décroche de sa contemplation, à temps. « On présentera les photos à la fashion week de New-York, vous serez les vedettes du spectacle. » Quelle heureuse nouvelle. Jusqu’alors il pensait avoir échapper aux sables mouvants de ce monde, mais le voilà à nouveau coincé dans l’engrenage, en un claquement de doigts.

Satisfaite, elle se retire, laissant le duo à leur mutisme. Manek pose à nouveau son regard sur le mannequin, stoïque, qui se tient à ses côtés. Puis il retourne à la contemplation de la jetée sur laquelle elle devra poser un peu plus tard. Ses paupières se ferment pendant deux longues secondes avant qu’il ne finisse par dire la chose la plus banale qui soit, mais aussi la plus sincère. C’est presque en murmurant qu’il brise le silence. « Je suis tellement désolé. » Pour ça, pour t’infliger ça. Pour tout le reste. Le photographe ne peut s’empêcher de la regarder à nouveau, l’étudiant, constatant que les années l’ont à peine effleurée. Qu’elle détient toujours ce charme, cette beauté qui l’avaient tant enivré par le passé. Il aimerait trouver quoi lui dire, ne pas ruiner le moment. Faire taire cette phrase prononcée dix ans plus tôt, qui continue à marteler son esprit. Il souhaite plus que tout entendre le son de sa voix, afin de faire taire la rengaine du passé. « On… On va essayer de faire ça bien. Que tu sois libérée rapidement. » Libérée, il pèse ses mots. « Comment tu vas ? » La question lui échappe.
Il soupire, las de sa maladresse. Il n’est pas serein pour un sou et redoute les paroles de la belle. La dernière fois qu’ils se sont vus, il avait souillé leur relation de la pire des façons ; elle avait fini brisée et lui, écrasé par le ciel qu’il venait de faire tomber sur sa tête.

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Ann Traur
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MessageSujet: Re: Show me your teeth [Manek]   Mar 6 Juin - 19:42

Il est des jours où le monde fonctionne à l'envers. Où rien n'est à sa place, quelle que soit l'énergie qu'on dépense à reformer les cases.
Les choses ne sont pas si différentes. Elles ne sont même pas dramatiques.
La terre ne tourne seulement plus tout à fait rond.
La trajectoire s'est comme déviée d'un millimètre et tout se décale par effet papillon.

Plantée face à la mer, Ann ne cesse de se rabâcher que Manek se trouve à côté d'elle, sans pour autant parvenir à s'en convaincre, dans une expérience de déréalisation partielle. Elle aimerait dire ou faire quelque chose, s'en veut de ne pas vivre ce moment avec la superbe d'une actrice de cinéma, mais se trouve trop occupée à ancrer son esprit dans ce moment surréaliste, pour invoquer le moindre mouvement à son corps. Elle n'aurait jamais pensé que ça se passerait ainsi - ces trois, puis cinq, dix secondes de silence contrit.

Quelque part, dans une petite boîte scellée à double tour, une partie de son esprit imaginait des retrouvailles de quai de gare. Convaincue qu'il suffirait d'un regard, ni de mots ni même d'un geste, pour retrouver l'entièreté de leurs âmes communes. Qu'après dix, vingt ou trente ans peu importe, les choses seraient à nouveau comme au premier jour, dès la première seconde. Comme dans les films de Godard, les chansons d'Edith Piaf et de Jacques Brel. Une force supérieure à eux-mêmes, contre laquelle la réalité de peut rien faire.
Et pourtant, la réalité la rattrape avec la violence d'un trente-trois tonnes : la banalité écrasante et maladroite de ce moment ridicule. Tout ce qui lui vient en tête est une mondanité fade, une normalité déprimante - qu'est-ce que tu deviens, comment vont les amours... comment tu vas ? Elle a peut-être tort de ne pas vouloir se rendre à ce genre de procédé barbare, de s'obstiner encore à chercher dans le silence éternisé de gêne, une forme d'absolution qui ne vient pas. Tort de s'accrocher à l'espoir idiot d'une forme de transcendance, quand clairement l'ambiance ne s'y trouve pas. De refuser obstinément de le regarder, pour ne pas être mise devant l'idée qu'il a changé. Qu'elle ne connaît plus par coeur les moindres parties de son âme - même celles qui restent de leur histoire commune... Qu'un simple regard ne lui dira pas tout ce qu'elle a envie d'entendre.

Ann s'impatiente. Mais elle reste là, résolument immobile. Elle n'est pas tendue, pourtant - seulement inerte. Même ses mécanismes de défense lui font défaut sous le regard de l'aube grise. Froide avec d'autres, elle serait incapable d'offrir ce masque social à Manek et c'est bien ce qu'il lui fait peur. Bardée de murs jusque dans sa posture avec le commun des mortels, à ses côtés elle reste les bras ballants, molle, sans défense.

C'est facile, avec les autres hommes. Elle a mille pièces de théâtres à leur servir, des centaines d'actes comiques ou tragiques, des tirades entières à leur consacrer  - le rôle de toute une vie pour leurs yeux qui en redemandent. Soigneusement travaillé, afin que jamais on ait l'idée de regarder au delà, de contredire son véritable confort. Avec lui, ça ne marche pas, ces choses-là.
Alors elle reste, sans rien dire, à chercher ce miracle qui ne viendra pas. Elle ne sait plus si elle doit lui en vouloir d'être là, en vouloir aux autres de gâcher cet instant, ou s'en vouloir elle-même d'avoir pu espérer qu'il y eût un Instant. Du coup elle ne ressent presque rien. Les émotions sont là, elle les sent remuer faiblement sous la surface lisse d'un lac sans la moindre ride. Mais elle n'émerge pas. Parce qu'inconsciemment, elle les repousse. Terrifiée d'entendre ce qu'elles ont à lui dire.

C'est lui qui brise le silence, ces quelques secondes pathétiques d'une recherche vaine de quelconque transcendance. Il assassine ses espoirs de petite fille, et soulage la femme empêtrée dans sa réalité silencieuse.
Ses premiers mots ébrouent son corps, un peu, d'une confusion étrange - elle ne les comprend pas. Manek n'a rien à se reprocher, alors Ann ne sait pas pourquoi il s'excuse - cette campagne elle la voyait venir, dans ce métier on obéit aux ordres. Il n'a rien fait que ce que n'importe qui aurait fait à sa place. A moins que...
Ces premiers mots amènent le premier regard. Ils soulèvent le visage poupon vers ces traits taillés dans le roc, trop soucieuse cette fois d'y lire des réponses, pour avoir peur de ce qu'elle peut y voir. Ann le sonde, l'espace d'une seconde, soupçonneuse. Quelque chose se cache derrière ce besoin d'excuse - ou alors c'est ce qu'elle a besoin de croire. Trouver un sens caché à de si banales retrouvailles, encore et encore. Il n'y a pas de colère dans ses yeux, pourtant - juste une curiosité inquisitrice. A la recherche de ce qu'elle doit penser de ces plates excuses, dont elle ne ressentait pas le besoin.
Mais la vue de son visage provoque une onde à la surface du lac, la force à faire un pas de recul, abandonner sa quête de réponse dans un regard redevenu fuyant. Déjà, les traits de Manek forcent leur place dans son esprit, et cette image se grave au fer chaud dans sa mémoire. L'âge lui va diablement bien. Il est beau à crever. Et ce n'est qu'un constat, forcé de bonne volonté, sur son coeur qui s'écrase : elle aurait préféré qu'il fût devenu laid. A ses yeux, du moins. C'aurait été le premier signe de véritable progrès, depuis l'annonce de cette maudite campagne.

Et cette fameuse question. Qu'elle aurait aimé ne pas l'entendre, cette question. A vrai dire elle aurait préféré qu'il n'y eut aucun mot. Si elle reconnaît ses efforts, elle les ressent comme du plomb dans l'aile. Elle aurait préféré qu'il l’enlaçât, dans une embrassade passionnée contre la jetée. Un moment d'absurdité romancière, pour contrer quelques secondes encore, le poids sans saveur de la réalité. Avec cette question, Manek abandonne toute illusion d'anormalité et les remet simplement à leur place. Deux ex dont le dernier contact remonte à une dizaine d'années.

"Les fleurs sont très jolies. " Si Ann refuse pour de bon de céder à l'hypocrisie sociale, jurer qu'elle se porte à merveille quand aucun élément de cette situation ne lui convient, elle le soulage malgré tout dans un sourire intimidé. L'épargne des maladresses et fait un demi pas vers lui à son tour, dans son visage qui se relève à la rencontre du sien, bardé de cet étirement incertain à la commissure droite de ses lèvres. Elle n'a plus la moindre idée de comment utiliser son corps ou les traits de son visage, et celle de faire face à un shooting dans ces conditions en devient risible. Mais elle le lui épargne. Elle lui épargne la catastrophe à venir, pour l'heure de maquillage qu'il reste encore. Une heure à vivre dans un monde où il n'est pas sur le point d'assister à un désastre. Et après une seconde d'un silence presque moins gêné que l'autre, Ann ouvre les lèvres, dans un élan de courage. Elle veut la dire comme on arrache un pansement, cette phrase qui lui brûle les lèvres - même si ce n'est ni l'endroit ni le moment. Elle veut la réponse à cette question qui la hante, depuis qu'elle a vu des photos de Manek émerger à nouveau dans les magazines de mode. "Pourquoi tu... "

Mais on interrompt son audace - et dieu sait combien de temps se passera avant qu'elle ait à nouveau ce courage. Pour sûr, quand elle commencera à réaliser ce qui lui arrive, elle n'en aura plus aucun. Miuccia Prada la hèle, signe que la maquilleuse est prête à contrer les affres du temps sur son beau visage. Dans un sourire d'excuse, Ann abandonne jetée grise et retrouvailles bâclées pour se diriger vers l'installation ingénieuse de produits en tous genres. En chemin, elle n'offre aucune réponse au regard interrogateur que lui lance la directrice de mode, et en cela elle fait sa première erreur. Par son mutisme, Ann éveille les inquiétudes de Miuccia, une femme en position de communiquer sa tension à une équipe entière. Et c'est exactement ce qui arrive. Quelques minutes plus tard, les coups de pinceaux de la maquilleuse acculée au mur sont de plus en plus secs, rendus nerveux par les directives impossibles de la dame. Un ingénieur manque de faire tomber un spot de lumière et du coin de l'oeil, Ann voit l'assistant de Manek se tromper dans presque toutes les focales que le photographe lui demande pour son installation. Le mannequi elle-même est à nouveau assénée de directives impossibles à retenir, déversées avec un débit de mitrailleuse automatique. Une demi-heure de maquillage plus tard, elle est une boule de nerfs qui se refuse à ce qui va lui arriver. Après quarante-cinq minutes de retouches terminées à la hâtes pour ne pas rater la bonne lumière, elle ne sait plus comment mettre un pied devant l'autre, ni de quelle longueur sont ses bras, elle qui connaît chaque centimètre de son corps par coeur. Elle qui peut mimer toutes les expressions humaines, passer de l'une à l'autre en l'espace de centièmes de seconde, ne parvient pas à se figurer à quoi ressemble son visage aujourd'hui, tant le stress a envahi la moindre parcelle de son esprit.

Quand Ann sort de la cabine, parée d'une robe noire trop somptueuse pour elle ou le commun des mortels en général, belle à couper le souffle, elle a comme des airs de marche funèbre dans ses oreilles en avançant vers la jetée. Dans les pierres sur lesquelles elle amène ses talons vertigineux, avec l'aide de trois hommes, elle voit un pilori. Dans les nuages gris d'une aube à la blancheur somptueuse, la potence d’exécution. Et dans les rayons du soleil perçant au travers tels des épées incandescentes, une lame de guillotine.
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Manek Kirschnen
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MessageSujet: Re: Show me your teeth [Manek]   Mar 13 Juin - 21:58


Le cadre est superbe. Manek apprécie le choix porté sur cet endroit. Au moins, il ne se retrouve pas enfermé dans un studio et peut user, dans la limite du possible, les lumières naturelles que lui accordera l’aube perçant entre les nuages surplombant l’océan couleur d’encre. Le goût pour les grands espaces ne le quittera certainement jamais, alors même si la ville se trouve dans son dos, actuellement, l’horizon lui fait face, sans rien pour troubler l’immensité du Pacifique. Si ce n’est maintenant une agitation naissante. La reine du jour fait son apparition, les fourmis s’activent fébrilement, instantanément. Le photographe sent des palpitations anormalement rapides, anormalement trop présentes, dans son torse. Ca lui monte jusque dans la gorge. C’est comme si un col lui enserrait le cou. Sauf qu’il n’a qu’un polo au col rond, qui ne peut l’étouffer sous aucun prétexte.
Il a eu du mal à revenir, dans cette grande ville des anges, dans ce monde dont il s’est délivré il y a une dizaine d’années, parmi ces gens tous plus faux les uns que les autres. La sensation d’étouffement l’a saisi lorsqu’il a fait le tour de son appartement, et que faute d’avoir trouvé mieux rapidement, il s’est retrouvé avec zéro horizon sur la moindre fenêtre. Zéro vue, zéro liberté. Aucune étoile le soir. Ici, elles se promènent dans les rues, les étoiles montantes de ce beau monde. Et Manek, il déteste la vue sur l’appartement d’en face. Il rêve encore des contrées qu’il a traversées, là où l’homme ne cherche pas à s’aventurer. Mais maintenant, il est sur cette foutue magnifique plage, avec toute une équipe prête à shooter l’icône intouchable, une séance photo qui va marquer son temps, trop importante pour être prise à la légère. Même s’il l’avait voulu, le grand blond est bien incapable de sentir la moindre légèreté aujourd’hui. Que ce soit dans ses gestes, dans sa façon de respirer, dans ses pensées. Il est démuni face à ce qui l’attend. Il a à peine eu le temps de retrouver ses marques face à des femmes drapées de soie, posant sur les sofas des studios. Alors… Face à Ann Traur, tu parles d’une mince affaire. Il espère compter sur son professionnalisme, à elle, son habitude de n’avoir jamais quitté sa place devant l’objectif. Il sait que les vieux réflexes sont juste là-dessous, qu’il n’y a qu’à gratter la surface pour les faire surgir. Mais est-il prêt pour ça ? Lorsqu’il a accepté, il ne s’est pas posé la question, il n’a pas réfléchi à tout le reste, tous les paramètres à prendre en compte. Il a même ressenti une certaine nostalgie en apprenant qu’elle allait de nouveau se trouver sous ses yeux et son appareil photo.
Mais lorsqu’il devine son arrivée, qu’il s’approche du duo dont elle fait partie avec la grande prêtresse, Manek se débat avec son envie de rendre les armes, rentrer chez lui, oublier tout ça, prendre un avion pour retourner dans ses immenses forêts qu’il chérit tant, et son envie de ces retrouvailles un peu précipitées dans la foulée de son retour, un peu angoissantes et à la fois réjouissantes. Parce que même si leur fin a été l’une des plus catastrophiques qu’on peut imaginer, qu’il s’en est allé sans se retourner, sans même essayer de se rattraper, ni de se faire rattraper, ce qu’ils ont vécu ensemble reste immuable et précieux à ses yeux.

Ils se retrouvent bêtement ici, et alors qu’ils se sont connus par cœur, qu’il a su dessiner la moindre de ses courbes, qu’il a deviné ses pensées en la regardant, durant toutes ces années, Manek ne sait plus du tout comment faire. Ni quoi dire. Ni quoi penser, ni comment se tenir. Une lutte intérieure naît aussitôt, son esprit vacillant sur l’attitude et les mots à adopter. Il ne sait pas, et il opte pour la simplicité. Rien de théâtral, ça n’a jamais été son genre. Alors, ça paraît particulièrement ridicule, et il s’en rend bien compte, à peine les mots ont-ils franchi la barrière de ses lèvres. Il s’excuse, se sentant coupable jusqu’à la moelle, tente de se dédouaner d’à peu près tout en seulement quelques mots. Et il n’a pas vu sa réaction venir, il ne s’attendait même pas à ce qu’elle reste là à côté de lui. S’il sait qu’il lui a brisé le cœur de bien des manières, il avait presque misé qu’elle jouerait l’indifférence. Seulement, sans le vouloir, il a déstabilisé la sphère silencieuse dans laquelle ils se trouvaient quelques secondes auparavant. Quand elle daigne relever son visage vers lui, il a l’occasion de retrouver ses yeux bleu glacier, dans lesquels il aimait se noyer des heures entières, dans lesquels il a vu passer tant d’émotions. Il la voit presque plisser légèrement ses yeux, comme elle le faisait, à l’époque, lorsqu’il n’en disait pas assez. Bien sûr, il y a les raisons évidentes pour lesquelles il a eu ce besoin d’exprimer ces excuses tardives. Il y a les raisons du moment présent : il n’y peut pas grand chose, il n’a pas vraiment non plus eu le courage de lui proposer de se voir dans un cadre plus neutre avant de se retrouver tous deux, coincés au milieu de professionnels du domaine qui n’attendent rien d’autre d’eux, que de faire de leur mieux dans leur métier respectif. Et puis, il y a tant d’autres choses. Il enchaîne alors, face au silence auquel elle le confronte. L’Allemand parle pour remplir l’espace, pour donner un semblant de normalité à ce moment étrange, en vain. Il se met à la questionner, conscient de la banalité de ses propos. Mais par où commencer..? Si il avait perçu son éloignement un peu plus tôt, il remarque maintenant qu’elle rejoint sa place, après lui avoir fait un commentaire sur les fleurs. Les lèvres d’Ann s’étirent légèrement, celles de Manek, comme face à un miroir, les imitent, dans un sourire plein de tendresse à son égard. Il n’était pas certain de ce qui allait advenir des lys envoyés plus tôt dans la semaine, la poubelle, la fenêtre, un vase… Il est ainsi fixé, et le fait de savoir qu’elle a apprécié son geste lui dénoue légèrement la boule qui s’est glissée dans son ventre depuis le début de sa nuit blanche. Elle tente d’enchaîner sur autre chose, lorsque Manek voit ses lèvres bouger, perçoit les deux mots qu’elle a le temps de prononcer avant qu’un assistant n’avorte sa question. Pourquoi.
Il la laisse s’en aller, se faire maquiller, se préparer, pendant que lui continuera minutieusement ses préparations de matériel, ses vérifications, ainsi que les tests pour la lumière changeante en ce début de matinée. Il faudra être prêt lorsque Ann le sera. Mais il sent la pression venir ronger sa zone de travail, lorsque Miuccia vient rôder autour de lui, bourrée de sourires pleins de dents, armée de gestes trop nerveux et brusques, de remarques acerbes à l’égard de son assistant qui manque de faire tomber l’une des lampes du photographe. S’il le pouvait, il lui dirait de dégager d’ici et de le laisser se préparer en paix, et d’en faire autant pour tous les autres. Il aperçoit la coiffeuse tirer sur les cheveux d’Ann, la maquilleuse en train d’insister sur le maquillage de ses yeux. Il se demandera toute sa vie comment elle a pu supporter autant de mains autour d’elle, autant de gens qui touchent à son corps.

Le signal de fin pour la préparation est donné lorsque les voix deviennent plus basses et qu’on n’entend plus que Miuccia et son assistante, appeler des types pour escorter le mannequin. Manek passe la lanière de son appareil autour de son cou, vérifie ses réglages et lorsqu’il relève un instant les yeux vers Ann, il n’arrive plus très bien à se rappeler pourquoi il est là aujourd’hui. Elle est sublime. C’est le seul constat qui lui vient à l’esprit et sûrement le seul acceptable. Sa mâchoire se contracte légèrement tandis qu’il la voit se déplacer vers la jetée, dans cette robe sensationnelle. Un long souffle lui échappe, silencieux, alors qu’il baisse la tête, mais cette fois ce n’est pas pour vérifier quoi que ce soit, mais simplement pour fermer ses yeux une seconde ou deux, le temps de se vider l’esprit, de gérer un peu tout le flot de ces sentiments mélangés à ce moment précis. Il fait quelques pas dans la direction de la jetée, le temps qu’elle soit placée au bon endroit, qu’elle se sente assez à l’aise. Miuccia ne cesse de faire des commentaires, les mains collées l’une à l’autre, posées devant sa bouche, satisfaite du tableau qu’elle avait imaginé et qu’elle a maintenant dressé. Elle adresse quelques mots au blond, l’encourage à faire son travail de la meilleure façon possible. Il lui répond par un sourire qu’il veut détendu, cependant il ne sait pas si il y est parvenu. Son assistant sur les talons, il trouve l’angle idéal pour le début du shooting. « Là-bas. » Il indique un endroit en contre-bas de l’endroit où se trouve Ann, pour placer un spot lumineux, et gérer au mieux les ombres afin de la mettre en valeur. Il regarde son ancien amour, avec une bienveillance réservée à très peu d’individus sur cette Terre, et après avoir réfléchi, plissé les yeux pour mieux imaginer ce qui serait le mieux selon les directives imposées, il s’adresse à elle pour lui demander de positionner son visage de sorte à obtenir l’effet recherché. Pour ce qui est des expressions, c’est son travail, elle connaît les souhaits de la patronne. Il prend les premiers clichés de la matinée, change son point d’ancrage pour obtenir un nouvel angle, qui demande un changement léger dans les réglages. Il en profite pour jeter un regard par-dessus son épaule, et constate avec nervosité le public qui ne loupe rien de la séance. C’est vrai, ils n’ont rien d’autre à faire. Ses yeux sombres se posent à nouveau sur Ann, qui est sûrement consciente de la foule inquisitrice : elle a l’habitude, il le sait. Sans rien dire, il replace l’appareil photo devant son visage, et à travers le viseur, il voit ses traits crispés, le malaise dans son attitude. C’est comme si il voyait la Ann, adolescente, doutant d’elle-même. Mais elle n’a jamais été ainsi face à lui et ça le déstabilise, quelque part, ça lui fait même un peu mal. Hors de question de faire un commentaire devant toute cette assemblée, et pourtant, il en aurait envie, il voudrait la rassurer dans la limite de ses possibilités. Une première bourrasque de vent, plus forte que les autres, ramène des mèches blondes sur le visage du mannequin. « Ne touche à rien, s'il te plaît. » lui demande-t-il, tandis que son index déclenche la prise de photographies. Il se sent incapable de la complimenter, comme si ça allait être déplacé. « Regarde-moi Anni.. Ann. »
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