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 "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯

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Cassiopée Desnuits
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MessageSujet: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Jeu 24 Mai - 14:53

La lourde baie vitrée glissa lentement avec une facilité déconcertante. La terrasse mesurait au bas mot une vingtaine de mètres carrés, longeant la chambre et la salle de bain attenante. Il était tard, mais un air tiède coulait encore sur la nuit silencieuse.La lune, grosse et lumineuse, éclaboussait les alentours de reflets opalescents, ondulant aux mouvements des reliefs du jardin. De temps à autre, un furtif coup de vent passait sans bruit. Les étoiles, innombrables, palpitaient d'une lumière insouciante. Tout était si paisible, hors du temps.  C'était magique pour Cassiopée de se retrouver à l'autre bout du monde dans une villa aussi magnifique. Appuyée sur le rebord, la jeune française goûtait l'instant. On ne l'avait pas prévenu de ce cadre luxueux dans lequel elle allait évoluer désormais. Une agréable surprise dont elle ne savait quoi faire d'ailleurs. Désormais, elle demeurait intimement chez un homme inconnu, un parfait étranger. Quelle étrange situation. Un sentiment d'irréalisme l'étreignit soudain. Elle avait accepté ce travail si facilement, de manière totalement irréfléchie.
Échappée de son monde, il lui faudra un temps pour apprendre celui-ci. Elle errera sans doute entre leurs effluves respectives, avant de se sentir un peu à l'aise. Paupières closes, elle se revit sagement assise, face à son chef de service. Quelque chose de plus fort que la raison avait acquiescé à sa place. Pourquoi... ? Pourquoi cet élan vers un inconfort aussi radical ? Les yeux perdus sur la voûte céleste, la réponse, murmurante, surgit comme une voleuse. « C'était un appel... ». La rousse sourit aux clous d'argent qui jonchaient l'azur sombre. Son intuition la trompait rarement. Elle se laisserait donc bercer à ces jours incertains où elle devrait accompagner une résurrection. Car il s'agissait bien d'une résurrection.

Alastar Black. Un être à l'intelligence supérieure qui se laissait dévorer par une profonde désespérance. Une épreuve atroce, certes. La Mort réveille l'inénarrable. Il n'y a qu'elle en effet, en cette Terre, qui s'arroge le maléfique pouvoir de révéler ces strates insondables que les humains préfèrent oublier.
Alastar, implacable de cynisme. Inabordable, dur et froid comme la glace. Si indifférent à tout, à lui-même d'abord, qu'il en oubliera peut-être de se survivre totalement. L'ancienne psychologue avait perçu un peu de tout ça. Mais ce n'était que le début, et elle savait. Elle savait si puissamment, convaincue d'espoir et d'optimisme, qu'il possédait encore toute sa lumière, quelque part enfouie, endormie en lui. Elle en avait tant vu de ces anesthésiés de la vie, qui œuvraient comme ils respiraient, à se déshumaniser. Ne plus souffrir. Ne plus rien ressentir. Se tuer dans l’œuf. Vides de tout, emplis de rien. Un leitmotiv incessant contre lequel il fallait lutter sans relâche. « J'ai perdu ma mère pourtant » songea t-elle. Ces jours étouffants et grouillants, interminables, où les ténèbres s'étaient penchées sur cette pitoyable orpheline, pénétrantes jusqu'à l'os, irritées, hurlantes de leurs murmures infinis, cloîtrées aux tréfonds d'une essence si douloureuse. Elles avaient bercé ses nuits et ses jours, torturé son esprit, le corps noyé par les larmes. « Maman...Maman... » L'éternel refrain du chagrin où son âme avait été crucifiée pendant si longtemps. Peut-être parce qu'elle était une enfant, la puissance de vie avait eu le dernier mot. Un fait notoire cependant : c'était une mère, pas un enfant, ni une épouse. Une différence à prendre en compte, évidemment.
Cassiopée, du haut de ses 30 ans, refusait les limites, les échecs, la fatalité.Tout était toujours possible. Une conviction intrinsèque qu'elle défendait ardemment.  

Qui était-il, réellement ? Un soupir intrigué et interrogateur s'échappa de ses lèvres. Pour l'heure, il était bien trop tôt pour se permettre de quelconques allégations. Hormis cette carapace épaisse, brandie haut et fort dès le début de leur première rencontre, elle n'avait pour le moment, que bien trop peu d'éléments pour orienter sa mission. Sa seule certitude : le traumatisme était bien installé et profond. Monsieur Black n'avait pas trouvé d'autres outils que la cocaïne pour surmonter son Mal. Elle tenterait tout ce qu'elle pourrait pour qu'il retrouve d'abord un peu de confiance. En lui, en ce qu'elle pourrait lui apporter de différent, de salvateur, de novateur...Peu importe. Mais qu'il parvienne à se fier à autre chose qu'à cette addiction mortifère. Juste un peu, si peu. Une poussière d'étoiles suffirait. Une poussière de Vie. Une poussière de lumière. Le bousculer, le surprendre, l'extirper de ses murs. Il y avait bien un moyen pour ça. Mais...Serait-elle prête à en payer le prix ? C'était un pari hasardeux où elle risquait d'y laisser de grosses plumes ensanglantées. Elle verrait bien. Demain sera un autre jour.

Le soleil léchait la chambre et réveilla joyeusement la française. Elle aurait aimé descendre en nuisette, pieds nus, libre « d'être » dans ce lieu réservé qui, de son point de vue, constituait un véritable palais . Elle se lâcherait peut-être plus tard, quand l'habitude du quotidien aura pris le pouvoir et qu'elle se ficherait bien de ce qu'il pourrait penser d'elle.

Habillée simplement mais toujours parfumée de cette flagrance luxueuse, typique du grand parfumeur parisien dont elle raffolait, elle descendit le grand escalier de verre. Puis,traversa le large couloir qui donnait sur la cuisine. Il n'était pas là pour le moment. Alors, déjà conquise par cette pièce immense ouverte sur le jardin, elle ouvrit en grand, laissant pénétrer la lumière et la chaleur matutinale. Un « hum » de plaisir plus tard, elle se mit à farfouiller dans les placards afin de trouver quelque chose à manger. Ce n'était pas le Tout les choux, elle avait une faim de loup !
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Alastar Black
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Sam 2 Juin - 19:31


Quatre heure quatre. La Terre tourne. La Terre pleure. La tête tourne, mais les larmes se meurent. L'hiver intérieur palpite silencieusement dans ce qui ressemble à un cœur. Et le temps continue de jouer. Tic. Tac. Et le temps continue de couler. Épouvantable constat d'échec. La ruse malveillante des virus mangeurs de rêves. Syncope sentimentale. Essoufflement. Bavures d'étoiles déboussolées détériorant les balises du zénith. Le regard se perd, le regard s'échoue dangereusement jusqu'au lointain. Elles s'en vont, moqueuses, elles tournent le dos, une fois encore, laissant derrière elles un bouillonnement de décombres pour seul échappatoire aux yeux lagons. Le feu du ciel et la vengeance. Mais pour l'heure et pour longtemps ; l’éreintement du vivant.

Le scientifique manqua un battement, puis le suivant, un calcul, puis son raisonnement. Quelque chose. Quelqu'un. Puis plus rien. Le brouillard des mots. La douleur des maux. Le voile corbeau qui réchauffait la glace, déployant amoureusement sa texture cancéreuse sur la blessure colorée de désespoir et de mort.

Combien de nuits passées sous les cris terrifiants du silence ?
Combien de corps célestes plasmatiques méprisés par son regard fatigué d’intérêts ?
Quelle heure était-il... maintenant ?
Combien de temps lui restait-il à vivre avant que le jour ne se lève ?

Le menton relevé soudainement, Alastar fit face à l'horloge murale faite de bois de Mélèze. Sombre, trônant sur son immense bibliothèque luxueuse, elle semblait guider sa vie... ou ce qu'il y ressemblait. L'anglais ne supportait pas les imprévus et tout ce qu'ils présageaient, préférant de loin se cantonner dans ses maudites habitudes. Alors il demeura là et las, hélas, comme toutes les nuits passées minuits, assis nonchalamment sur son fauteuil en cuir, la mine affreusement livide, à examiner ce simple guide du temps de ses yeux égarés teintés de cette pâleur caractéristique bleuâtre, comme s'il pensait réellement encore qu'une hypothèse capable de résoudre toutes ses défaillances intérieures se manifesterait pour venir panser sa mélancolie destructrice. Un faible sourire cynique effleura ses lèvres un instant pour venir difficilement étirer ses traits en quelque chose de plus vivant. Ses pensées pitoyables, malades de cocaïnes et de folie de l'insomnie l’amusaient sincèrement. Comme une évidence, son attention, bien qu’imperceptible à l’œil nu, était totale et suivait le chemin lent et précis de la grande aiguille du cadran de sa précieuse horloge. Bientôt, elle chanterait. En effet, son timing était toujours parfait. Quatre heure six. Une légère mélodie macabre retentit dans la pièce et tout l'étage. Cinq ridicules secondes, à peine, et le silence reprit sa place magistrale au sein du laboratoire sinistre. Sinistrement triste.

Un appel, le seul auquel il ne manquait jamais de répondre, mâchoire serrée, yeux clos, esprit torturé. Le scientifique expulsa tout son malêtre dans un simple soupir, puis, comme si tout était déjà parfaitement extériorisé, il alla ranger précautionneusement ses seringues et ses diverses drogues dans une boite qu'il enferma derrière la serrure d'une petite armoire. La clé meurtrière glissant entre ses doigts fins, l'animal solitaire quitta son antre pour veiller sur les lieux jusqu'au matin. C'est là qu'il la vit. Cassiopée Desnuits. Du bout du couloir infini dans lequel il avait cessé sa marche. Par méfiance, par surprise, par analyse et agacement de l'oubli. Seigneur, parfois sa déchéance avait ses bons côtés. Mais comment avait-il pu l'oublier, celle-ci ?! Même ne serait-ce que l'espace d'une seconde, c'était impensable. Sa présence lui serait pesante et insupportable, et l'était probablement beaucoup trop déjà. Alastar, souviens-toi. Mais Alastar n'était pas, Alastar n'entendait pas, il était ailleurs pour encore une bonne heure. Il ne bougeait toujours pas, mais l'examinait du peu que son cerveau déchargé le lui permettait. Elle effleurait la nuit de son regard étrangement paisible et émerveillé, appuyée avec légèreté sur la rambarde de la terrasse qu'elle pouvait rejoindre à tout moment depuis sa chambre. Sa. Elle n'avait strictement rien à faire ici, bloody hell ! Il ne voulait pas de sa pitié, encore moins de son "aide" et de sa chaleur s'exhalant, naturelle... Naturellement suffocante. Demain, ou plutôt dans quelques heures, il irait en toucher deux mots au Docteur Mikaelson. Les yeux plissés par un mélange de sensations désagréables de dérangement et d’irritation absolu, le britannique retint un grognement et rebroussa vivement chemin pour retourner se terrer dans son antre, la clé dorénavant fortement coincée entre les barrières de son poing.

Le flottement des rayons du levé de soleil vinrent se refléter dans les lunettes de l'astrophysicien, qui, happé par l'image du chaton blanc endormi au bord de la fenêtre ou plus certainement par ses profonds questionnements, ne daigna pas profiter de la majestuosité du spectacle s'offrant à lui. Cela l'avait toujours attristé, étant petit. Le soleil qui reprend ses droits pour la journée. Si aujourd'hui cela ne l’atteignait plus naïvement comme avant, il se servait au moins de lui comme d'un compte à rebours pour diverses recherches ou simples idées. Une recherche. Il en avait menée une à bien durant la nuit, du moins une maigre partie; quelques calculs longtemps irraisonnés, irraisonnables et insolubles. Sa surdose de palliatifs y jouant pour beaucoup. Au fond, elle ne faisait pas que tirer sur l'homme à terre, son odieuse, méchante drogue, elle lui offrait parfois quelques sourires irrésistibles.

D'un cœur obscur, lorsque son appétit lui ordonna de cesser de se torturer les méninges sur ses fiches griffonnées, l'homme se saisit de l'une d'elle et de sa plume pour finir par quitter son labo, l'esprit vif. Il avait pris soin de se faire une toilette une heure auparavant et de se changer en quelque chose de plus léger que le jour d'avant. Une tenue classe et sobre, une élégante chemise Tattersall portée de façon stricte, couleur pourpre, boutonnée jusqu'au cou et remontée jusqu’aux poignets pour ne laisser entrevoir aucune forme de laisser-aller, et surtout aucune trace de piqures ou de diverses blessures et cicatrices. Question de paraitre. L'anglais était chic, c'était dans ses gênes. Il libéra finalement ses mains sur la table, d'un geste habituel, lorsque sa monotonie lui frappa brutalement contre le crâne. Encore. Pourquoi diable faisait-il aussi jour ? Alastar avait évidement sa réponse dès son entrée dans la pièce et imaginait avec irritation la présence de la nuisible qui se sentait déjà parfaitement à son aise, non loin de lui, de par ses effluves de parfums particulières. Surtout perturbantes et accablantes. Ne pouvait-elle pas éviter de souiller sa demeure et surtout son espace personnel pour rappeler qu'elle existait ? Légèrement agacé, il alla refermer la baie vitrée, remarquant d'un rapide coup d’œil que l’impossible Edgar en avait profité pour se glisser entre ses jambes et rentrer. Continuant dans sa lancée, celle qui consistait à ignorer la française malvenue, le scientifique se dirigea vers la cafetière pour se préparer un café, l'air impassible bien collé à la peau. Alors qu'elle semblait chercher on ne sait quoi pour se remplir l'estomac, lui, se saisit de la poignée du placard qu'elle examinait pour y retirer une tasse et le refermer à la foulée. « Je dois me rendre à l’hôpital aujourd'hui. Vous devez sans nul doute connaitre mes obligations d'assister à certains rendez-vous passionnants. » fit mielleusement le brun, mordant de cynisme, après de longues minutes de silence, sans toutefois daigner porter son regard sur la rousse. La voix quelque peu grave du matin et de l'homme qui n'a pas parlé depuis l'éternité. Son café fin prêt, fumant et quasi-parfait, il prit lentement sa tasse pour venir tremper ses lèvres dans le liquide salvateur. « Inutile de m'accompagner, évidemment. » souffla-t-il, provocateur, plantant soudainement ses deux azurs vifs dans ceux de la jeune femme, cherchant à la sonder. Il n'avait pas de rendez-vous ce jour là. D'ailleurs, aucun n'était jamais prévu à dates précises avec lui, ils avaient fini par accepter ses élans d'anarchiste désabusé et surtout le fait qu'il ne venait que sous les menaces. Ainsi, il serait impossible pour elle d'y déceler le vrai du faux. Mais il y avait une part de vérité dans le mensonge ; il comptait bien passer voir un médecin aujourd'hui. En coup de vent, certes, mais ce n'était donc pas entièrement faux. C'est qu'il y tenait assez, à sa part de vérité. Et ce docteur, ce ne serait ni elle, ni l'un de ceux de l'hôpital de LA, mais le délicieux Docteur Mikaelson. Il devait au moins tenter quelque chose. Le contacter, lui ou un subalterne.
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Cassiopée Desnuits
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Ven 8 Juin - 1:08

Le quotidien répétait sans cesse les mêmes gestes, répondant aux mêmes besoins, aux mêmes injonctions contraintes. Dormir, se lever, se laver, s'habiller, se coiffer, se chausser, se nourrir...Sempiternel cycle infernal auquel nul ne s'attardait plus que de raison, au risque de sombrer dans une folie de constance endémique. Dormir, se lever, se laver, s'habiller, se coiffer, se chausser, se nourrir...Une symphonie pérenne qui, au-delà, d'une mécanique immuable et rébarbative, permettait une assise solide sur la Vie. Dormir, se lever, se laver, s'habiller, se coiffer, se chausser, se nourrir...Un cadre rassurant, un point commun à chaque humain. Un appui d'existence et d'instant sur lequel Cassiopée s'accrocha. Le ventre noué brusquement, elle avait perçu sa présence...Ouvrir une porte de placard... C'était si facile. Ça offrait une contenance si parfaite, tant elle luttait contre cette gêne qui s'insinuait jusque dans ses entrailles.
Tournant légèrement la tête, elle suivit du coin de l’œil la haute silhouette s'approcher de l'immense fenêtre. Le clac de fermeture, sec et autoritaire, sonna le glas à la douceur de l'air tiède qui pénétrait dans la cuisine.  
Il, était .
Le geste ralenti soudain, elle expira un peu plus fortement, signifiant la contrariété de ce manque d'ouverture sur le jardin, dont elle raffolait. Mais...Elle n'était pas chez elle. Il allait falloir s'habituer et apprivoiser ce lieu étranger. Combien de temps encore et d'ajustements pour trouver sa place ?
Les yeux rivés sur les étagères, elle entendit son pas, assuré et régulier. Allait-il la saluer? Que nenni, pas un mot. Indécise, ne sachant sur le moment de quelle manière l'aborder, la jeune française finit par se retourner franchement face à lui, appuyée contre le plan de travail, les mains posées de part et d'autre. Concentré sur la préparation d'un café, le visage camouflé derrière un masque d'indifférence, il l'ignora superbement. Elle sourit un peu, légèrement amusée d'un comportement qu'elle estimait infantile à souhait. Il boude comme un gosse, se dit-elle.
Et cette couleur de chemise...Ce violet rouge, inattendu, heurta son regard, appelant à être apprécié ou pas, radicalement, sans demie mesure. Un chic ostentatoire où l'homme dévasté campait un parti pris provocateur ou bien simplement original? La rousse s'interrogea, sans réponse, et pour cause. A cet instant sans grâce, Alastar s'avérait être un mystère ambulant, opposant une manière de se vêtir toute en lumière, à celle, sombre et mutique d'une attitude hostile, quoique imprégnée de respect. Une arme d'apparence parfaite, doublée d'une classe certaine mais qui ne leurrait guère l'ancienne psychologue. La majorité des authentiques souffrants se révélaient toujours en une assurance inébranlable. Tout allait bien, ou du moins, rien de particulier à signaler. “Oui, ça va. Et vous?” On partageait les petits soucis habituels, communs à tous. Bien sûr...Il leur était si aisé, a contrario, de donner le change. Ils riaient, s'intéressaient aux autres, s'éloignaient à peine du lien social. Misérables fantoches de désespérance dont les cathédrales intérieures s'étaient effondrées. L'entourage ne décelait rien, absolument rien. On croyait qu'ils allaient mieux tant ils déployaient une énergie féroce à camoufler leur mal-être. Jusqu'à ce requiem fatidique où leurs corps inanimés se lovaient désespérément dans les bras d'un suicide victorieux.

Il n'était pas encore parvenu à cette extrémité. Une certitude acquise par l'expérience et la lecture de son dossier médical. Bien que Cassiopée recevait l'exécration que sa présence lui inspirait, de fait, c'était tout bonnement une excellente chose. Quels que soient les sentiments éprouvés à son égard, il réagissait et tant pis si les premiers contacts entre eux s'avéraient négatifs. Elle n'attendait pas autre chose. C'était d'une logique implacable et légitime. L'enjeu était cependant de faire évoluer ce patient dangereusement intelligent ailleurs qu'en son univers glacial et sans âme. Allait-elle tenir la distance?
Boutonné du cou aux poignets, il se tenait droit, quasi rigide. Des éléments de sa situation lui revinrent à la mémoire. Il paraissait si sûr de lui. Une puissance de sable.
Ne trouvant rien à dire, elle laissa le silence s'emplir du bruit de la cafetière et observa quelques secondes ses traits de profil, transpirants une froideur invincible. Il n'y avait rien à espérer.
Elle poursuivit donc son inspection et trouva un paquet de waffles. Elle  allait saisir un flacon de maple syrup, mais en moins de deux, le scientifique, imperturbable, fut tout près d'elle, prenant une tasse et ferma insolemment la porte. Les gaufres à la main, elle se mordit la lèvre, immobile. Leur opposer de la douceur, de cette douceur dont ils ont même oublié le nom.
Sans réaction particulière, elle rouvrit le placard pour enfin empoigner le sirop. Puis vint s'assoir sur un des tabourets hauts, juste en face de lui.
Elle se régalait, épuisant une faim vorace qui la surprenait elle-même. Des  minutes sans parole s'écoulèrent. L'intuition la guidait. Elle savait qu'elle devait se taire. Ne jamais brusquer. User et abuser d'une infinie patience. Les laisser approcher, à leur manière. A leur rythme.
Elle écouta la voix grave et peu prolixe, mâchant avec application, bouche fermée. Ses yeux rieurs le regardaient avec une curiosité non feinte. Elle n'était toujours qu'un fantôme délétère et indigne d'intérêt.
-J'en connais au moins une, en particulier, en effet. On la nomme Cassiopée.
A son tour, elle enclencha la machine. Elle souriait la rousse, et ajouta très doucement, soutenant d'une force tranquille le feu de ses iris :
-Inutile d'espérer son absence, évidemment. Monsieur Black.
D'un geste machinal, elle avait passé une main dans ses cheveux et attendait avec gourmandise son café. Une telle assurance. S'il savait ! La boule au creux de son ventre était toujours là, nichée tout au fond. Elle la refoulait désormais, mais n'en demeurait pas moins incertaine et sur ses gardes. L'anglais était de ces coriaces qui préféraient se fourvoyer dans une espèce de pouvoir d'indifférence et de dureté sur autrui. Ils n'ont pas conscience que c'est d'abord et avant tout d'eux-mêmes qu'ils s'affranchissent. Des dépressions si graves que certains patients perdaient définitivement l'usage de la parole. Un mutisme pathologique extrêmement difficile à contrer, voire impossible. La médecine et les molécules chimiques les maintenaient dans une existence artificielle. Un semblant de vie où l'être intérieur se réduisait à l'évanescence d'un passé révolu. Ainsi, les processus d'addiction se mettaient en place sournoisement, à l'insu des proches et des patients aux-mêmes. Au final, le diagnostic se posait tel un couperet, et laminait l'espoir de s'en sortir.

Une gorgée plus tard, elle ajouta d'un ton empli d'une infinie douceur, d'une impitoyable douceur:
-Vous savez bien comment tout ça fonctionne. Où que vous alliez, je serai près de vous, à vous accompagner à chaque pas, à chaque respiration. Vous avez signé, tout comme moi. Je n'ai pas tout abandonné pour rien. Que ça vous plaise ou  non, vous êtes désormais ...Une priorité. Ma priorité.
Ça les brûle, la douceur, la fermeté, l'assurance qu'ils ne seront plus jamais seuls le temps de la guérison. Quelqu'un, tout à coup, les considère tels qu'ils sont, s'intéresse à eux sans faux-semblants, en profondeur. La vérité pure et dure, est enfin mise à nue. Insupportable, inconcevable de leur point de vue, mais nécessaire et salvateur.
-Vous êtes cocaïnomane Monsieur Black, dans un processus de sobriété où il est impossible d'avancer sans être accompagné. Je ne mords pas, vous savez.
Elle but de nouveau, savourant le noir serré, le regard direct mais humble. Les iris au bleu magnifique, ne la lâchaient pas. Il va finir par me transpercer les globes. Si elle osait...
-Oh Que tu es mignon ! Je n'avais pas vu que vous aviez un chat!
Et Cassiopée, spontanée, quitta sa place et s'agenouilla tout près du petit animal qui venait de surgir.
-Viens là, mmmfff .
Elle le caressa derrière les oreilles avec application et ne résista pas à le prendre dans ses bras.
-Comment s'appelle cette petite merveille ? ...Oh, toi !
Elle se mit à bécoter le chaton sans réfléchir, les doigts dans sa fourrure. On eut dit qu'elle avait complètement oublié son hôte. L'intermède prit fin et la boule de poils fut libérée.
-Et où se trouve l'hôpital ?
Tout sourire, elle finit sa tasse comme si de rien n'était. Elle ne le lâcherait pas. Une vraie sangsue, c'était clair et net dans son esprit. Mais ça allait être compliqué, très compliqué...
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Alastar Black
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Jeu 21 Juin - 21:04

Le jour voyait la nuit. C'était simple, presque réfléchi. Et Alastar le craignait comme l'on craignait la perte d'un ami. Celui bien trop affaibli, touché par les faiblesses que font de la vie une risible tragédie. Coincé dans une forme de monotonie accablante et dangereusement réconfortante, le scientifique perdit pied dès l'instant où il sentit son regard curieux se promener sur lui. Il ne modifia aucune de ses habitudes cependant, se contentant de refermer les lieux avec poigne et d'aller se préparer de quoi se désaltérer... ou plutôt de quoi tenir la journée. La nuit, et celles bien trop nombreuses avant, ayant été affreusement longues et éprouvantes pour son corps. Il résistait, comme il le faisait toujours, mais la faiblesse naturelle vibrant en sa méprisable constitution biologique avait tendance à l'agacer, lui, le scientifique névrosé et nécrosé parfaitement stable. Le café en mains, les souvenirs de la veille revenant uns à uns, l'anglais faisait le point sur la situation navrante, comme s'il pouvait bien s'agir d'une simple équation qui n'aurait aucun secret à ses yeux clairvoyants. La nuisible. La défaillance le rendant profondément irascible. Desnuits. Elle était là, assise face à lui. À l'examiner, le jauger, d'un regard qu'il se refusait de rencontrer, par lassitude, mais surtout une mauvaise volonté évidente. Détaché et sûr du chemin qu'il empruntait, Alastar interpella pourtant la française non sans une pointe de légère provocation dans la voix éreintée. Sa présence le dérangeait. Sa présence le troublait. Il était un être profondément solitaire et cela depuis toujours. Mais l'enjeu était différent à ce jour. Il n'allait pas que de son simple besoin d'être seul, son besoin incommensurable de demeurer en hibernation dans son cocon infernal, mais surtout celui de ne pas être "aidé"... Cela il n'en était pas question, jamais. Ou peut être pire encore, être pris pour ce qu'il était ; un homme pitoyable, tristement abimé. Il n'était pas de ceux sur lesquels on s’apitoyait, pas de ceux à qui on tendait la main. Il était celui, celui qui demeurerait inévitablement seul après avoir perdu les siens.

L'incompréhension, vil enfant perturbé, ennemi juré du chercheur émérite, lui assenait de violents coups aux tempes ou peut être était-ce là seulement l’œuvre mauvaise d'une vilaine migraine due aux substances ingérées ? Le doute était entier, le scientifique n'avait pas la force d'y déceler la science des sentiments. Il s'en moquait outrageusement sur l'instant. Pourtant, tant de questions, cela ne changerait donc jamais, et ces réponses qui ne venaient pas, qui ne venaient plus lorsqu'il était lui même. Et son visage qui continuait d'apparaitre par mirages. Sa voix qui l'ensorcelait, le berçait dans sa douleur. Ses prunelles qui le fusillaient d'un regard accusateur, atrocement chagrinés par un malheur inguérissable. Toute cette rancœur qu'il ne lui avait jamais vu lui porter... lorsqu'elle était encore vivante. Melody.

Retour à la réalité, l'odieuse. Une bête de foire, voilà ce qu'il était aux yeux de cette gamine naïve et guidée par des principes qu'il ne pouvait qualifier tant ils étaient écœurants. Il l'avait oublié. Infiniment. L'espace d'une nuit entière, d'une phase complète dans sa bulle. Mais là voilà qui ressurgissait de nulle part, plus féroce de douceur que jamais. Ce contrat au bord des lèvres. Ces contraintes éblouissant son regard si lumineux. Elle l'étouffait déjà trop. « La seule Cassiopée que je considère est au ciel. » répondit-il, après un certain temps à examiner son visage sous toutes ses coutures. Impossible de se cacher sous son regard lagon aiguisé. Elle tremblait de l'intérieur, cela se ressentait dans sa terrible affabilité. Elle ignorait encore face à quelle machine complexe elle se trouvait, sans aucune arme à portée de main ni aucune notion en la matière pour prétendre à la reformater entièrement. « Cependant on la nomme Cassiopeia, ce qui est bien plus adéquate. » Un zeste de poésie noire, une moquerie fine dissimulée sous un regard imperturbable, Alastar se jouait des mots, ou était-ce simplement sa façon de les rendre à la longue plus lourds de sens et parfois plus tranchants ou plus beaux. « Partant de ce point de vue, il est donc certain qu'elle sera présente, en quelque sorte... Mais elle ne pourra pas me suivre éternellement. » Finissant sur une pointe légèrement théâtralisée, le ton du mélodrame en une voix faussement attristée, l'anglais prit une gorgée de son breuvage avant de se détourner de la rousse pour aller se préparer un rapide déjeuner à l'anglaise. Rien de trop délicieux. Il n'y avait pas de quoi de toute façon, ici, dans ce satané pays. Simplement de quoi faire taire son appétit. Le rituel qu'il fallait mener à bout, malgré tout.

Elle parlait. Bien trop à son goût, cherchant à se positionner maladroitement là où elle n'avait et n'aurait jamais sa place. De son côté, le britannique préparait de gestes rapides et précis son fry-up, préférant s'enfermer dans ses habitudes que se laisser distraire par l'imprévu totalement inintéressant que représentait l'intruse dans sa demeure. Le silence pesait les mots de la jeune demoiselle, le maitre des lieux se moquait parfaitement de ce qu'elle pouvait bien lui déblatérer. Cependant, contrairement à ce que laissaient voir les apparences; il entendait et voyait tout. Son visage, sombre et implacable, lui, se chargeait de ne laisser rien passer qu'il ne voulait qu'on ne voit. Jamais. « Prévisible. » fut son seul mot alors qu'il fit machine arrière vers la table pour s'y installer de sa grâce princière, repoussant légèrement par la même occasion ses recherches dans un coin. Elle était si prévisible. Évidemment qu'elle allait insister, clamer des mots avec la détermination et la vanité d'un ange gardien... Inconsciente et sotte avec ça. Aucun de ses mots ne semblaient avoir eut un impact visible vu de l’extérieur car tout avait été précieusement enregistré à l’intérieur. Ce n'était que d'usage. Une machine. « Quelle perte de temps. Vous vous lasserez bien assez tôt. » Il haussa un regard las vers elle avant d'amener rapidement sa fourchette à ses lèvres. Il verrait bien s'il pourrait changer quelque chose à ce problème. Cette femme. Et sinon. Il n'aurait plus qu'à lui faire vivre un enfer, celui même dans lequel il était plongé.

Les mots qui suivirent se firent bruts autant qu'atrocement humbles. Un mélange étrange qu'il ne sut pas immédiatement accueillir. C'était assez fascinant ; pendant un court instant, son regard se plongea franchement dans celui de la soyeuse petite chose. Prêt à mordre ou à fuir. Une longue analyse. C'était à son tour de la jauger, de la juger. Puis plus rien. Un faible ricanement vicieux. Il voyait clair dans son jeu. Une approche abrupte pour chercher l'intérêt, peu importe lequel. À quoi cela l'avancerait-elle ? Pourquoi se donner tant de mal ? Et savait-elle seulement qu'elle n'avait aucune chance ? Qu'il n'était pas devenu abruti par ses médocs tant chéris ? Certainement pas. « Il est indélicat de votre part de me sous estimer ainsi, ma chère. Toutes les drogues me conviennent parfaitement. Même si, j'ai, effectivement, ma doucereuse préférence, vous ne pouvez pas me catégoriser de cocaïnomane comme vous le faites. » expliqua-t-il d'un calme olympien. Presque angoissant tant il semblait professoral. Normal étaient les mots, le sujet. Rien n'était grave ou mauvais. Juste le vice du moment. « C'est très blessant. Est-ce votre intention ? De me blesser ? » en rajouta-t-il, l’œil et l'humour terriblement noirs. Il continua finalement de petit déjeuner sereinement, reportant son attention sur son assiette et son regard sur ses recherches non loin de lui. Les sourcils froncés, il reprit la parole : « Tout dépend du résultat recherché, je ne me cantonne pas uniquement à la cocaïne. Mais j'imagine que les lois de la chimie et du système nerveux humain vous sont complétement étrangères. » Son expression faciale de concentration, aussi passagère fut-elle, n'avait en revanche rien avoir avec ses paroles énoncées un peu lancées hautainement pour affuter ses propos précédents, pour prouver qu'il n'en avait que faire, de sa détermination de fer. Non, il s'agissait de sa relecture. Les chiffres insensés qu'il voyait danser sur les bouts de papiers ne faisaient plus sens. Terriblement agaçant.

...

Edgar. Forcément. « Oh il y a bien des choses que vous n'avez pas vues... » souffla-t-il, gribouillant des mots sur les dernières formules purement et simplement fausses qui semblaient si justes quelques heures auparavant. Machinalement, il se leva et alla débarrasser la table, pour mettre le tout dans le lave vaisselle. « Edgar, mais il vaudrait mieux pour vous que vous ne lui portiez pas autant d'attention, si vous voulez mon avis. » soupira-t-il en les observant tous les deux un bref instant, les bras croisés. Si Alastar ne se bougeait pas pour tenter quelque chose, il se retrouverait coincé non plus par la présence d'un trouble fête, mais de DEUX. Il fallait agir, ou au moins essayer. « Vous verrez bien. De toute façon je n'irai que dans l'après midi... Peu importe l'heure. J'ai un cours ce matin, dans dix minutes et vingt-cinq secondes. » précisa-t-il, tapotant légèrement la montre inexistante sur son poignet. Elle voulait le suivre ? Eh bien elle le suivrait, mais elle avait tout intérêt à tenir le rythme et à encaisser les conséquences de ses choix mortifères. Bienvenue en Enfer sur Terre.
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Cassiopée Desnuits
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Ven 29 Juin - 1:30

Il était de ces hommes cruels pour qui la souffrance procurait une horrible joie. L'ignominie de ce vice révélait l'ivresse de torturer qui les envahissait quand ils tenaient leur proie entre leurs griffes. Ils en étaient transfigurés, tombant en une pâmoison perverse lorsque les âmes de leurs victimes, désarticulées, étreintes en un plaisir mortel, lâchaient leur dernier souffle. Une frénésie machiavélique  les enlaçait alors dans un baiser de rage meurtrière. L'animalité prenait le pouvoir. Déshumanisés, ils n'évoluaient plus qu'à travers une existence perverse, par procuration. Leur emprise humiliait. Ils jouissaient du chagrin qu'ils infligeaient, œuvrant avec une application perfectionniste, à détruire.
La jeune psychologue, par ses quelques années d'expérience, n'avait rencontré qu'un seul cas, à ce point dangereux d'ailleurs, qu'il avait été transféré dans un établissement habilité à traiter des patients particulièrement difficiles et complexes. Le regard de ce malade psychiatrique l'avait profondément marquée. Tant de malfaisance dans un esprit si abîmé, que le terme même d'humain n'était plus approprié. Des monstruosités que l'on isolait, enfermées à vie entre quelques murs immaculés. Un virus mortel que l'on contenait comme l'on pouvait.
Le souvenir se superposa à sa mémoire, mû par l'indifférence assassine et le fiel subtil qu'Alastar distillait avec délectation, semblait-il. Un tel rejet des autres, ou autrement dit, de lui-même: l'état dans lequel il macérait depuis trop longtemps, ne se résumant, in fine, qu'aux affres spasmodiques du vomissement de la Mort qu'on lui avait infligée: celle de son épouse, d'un bébé non-né, âgé de cinq mois. Cinq mois...A peine le temps d'un battement de cil. Une éternité de chagrin. L'astrophysicien s'était alors armé pour survivre.

Oublier, s'oublier parfaitement. Seules les drogues pouvaient offrir cette perte de mémoire affective absolue. Et tout, chez le scientifique, était devenu adapté et sur-adapté, à oublier. Mais l’anhédonie, érigée en but ultime, l'avait peu à peu transformé en une coquille vide. Une volonté morbide, sourde et muette, passionnée inconsciente de la phase finale, écrasait tout sur son passage. Un chef d’œuvre chirurgical, lent, si lent à nourrir insidieusement le souhait inconscient du moment fatidique où plus aucune ressource de vie n'élèverait de rempart. Une autolyse spirituelle et affective, insidieuse et quasi invisible, implacable cependant, prélude à la toute fin. Mourir à soi, aux autres, puis enfin, en Fin, mourir tout court, pour ne plus souffrir. Une énergie hors du commun à travailler sans relâche à se désensibiliser de ses émotions, tel était le leitmotiv d'Alastar Black. Le système fonctionnait à merveille, évidemment. Les rouages étaient parfaits. Mais il y avait une faille. La faille de l'instinct de survie. Le dernier sursaut des agonisants.
Et cette intelligence supérieure qui déstabilisait Cassiopée. Une zone d'ombre que son chef de service s'était bien gardé de lui transmettre: le génie de la souffrance. L'anglais en dégoulinait de partout: par ses attitudes froides et pincées, par ce regard de glace azur qui la transperçait de part en part. Bien sûr, qu'il savait. Il savait sa capacité à ressentir, à aimer, à espérer, à rêver...Des vulnérabilités qu'il prendrait un malin plaisir à désavouer, à humilier. Qu'il considérait désormais comme un fatras de bêtise humaine dont il s'était affranchi, lui, avec soulagement. Il était, lui, au-dessus de toutes ces fanges émotionnelles.
Sur le moment, la jeune française devina plus qu'elle ne comprit, la seule et unique arme qu'elle pourrait lui opposer. Car aucun discours ne l'atteindrait, aucune parole ne le toucherait. Au contraire même, cela risquait de l'éloigner, de l'isoler encore davantage. Dès leur tout premier contact, elle avait pressenti qu'elle allait sans doute devoir orienter une approche bien spécifique. Oh mon Dieu, rien que l'idée était terrible! Elle aurait tant préféré ne pas être contrainte de s'engager sur ce chemin.
Leur faire croire que ce sont eux qui ont la main. Leur laisser cette impression de pouvoir sur les autres pour mieux les cerner.
Au doux venin de son savoir qu'il lui imposait, elle reconnut avec simplicité qu'il avait raison. Elle haussa les épaules, le sourire modeste:

-Je ne peux pas m'aligner avec une constellation, c'est sûr. Et en effet, dommage que ma mère ne vous ait pas rencontré avant de me donner ce prénom bassement terrestre, mal inspiré et erroné en plus.

Allait-il distinguer l'humour de dérision qu'elle utilisait assez souvent par ailleurs, affectionnant particulièrement de se moquer d'elle-même? L'accent de sincérité employé pouvait prêter à confusion: elle était de bonne foi, n'est-il pas...
Il s'était levé et s'affairait derrière son dos. Cassiopée demeura un instant immobile, puis se servit une autre tasse. Elle n'avait plus faim et naviguait à vue, incertaine.

-Ah bon? Que savez-vous de l'éternité?

La machine cracha ses dernières larmes et bientôt, le souffle de la rousse creusa le café brûlant. Il s'était de nouveau installé face à elle, impassible. "Je l'emmerde au plus haut point", pensa-t-elle, presque amusée... C'était toujours ça. Un point positif dont il ne pouvait avoir conscience.
Il repoussa ses notes et Cassiopée suivit le mouvement des yeux.  Elle demeura silencieuse cependant, lorsqu'il lâcha le terme prévisible. La vision alentours, elle sourit à l'intérieur. Ça les rassure de penser qu'ils savent, avant même que nous agissions. Leur offrir l'illusion de l'avantage de ceux qui pensent à notre place. Un pas, un tout petit pas vers une confiance qu'ils ont perdue.

Ce regard désabusé, usé. De fait, c'était lui qui se sentait las de vivre. Il parlait de lui, sans s'en rendre compte. Se taire, pour leur donner un espace où ils s'expriment à haute voix. Qu'ils apprivoisent peu à peu de ne plus être seuls.
Il fut, comment dire... interloqué, face au constat abrupt et soudain que Cassiopée lui partagea avec une simplicité féroce. Et la jeune femme se sentit traquée par ses iris métalliques. Durant quelques secondes, elle n'était plus que l'ennemie jurée de ce grand bonhomme dévasté, qui la dévisageait avec ostentation, exempt de toute délicatesse.

-Je crois que c'est vous-même qui vous sous-estimez, Monsieur Black. Au contraire, je soulève une compétence dans un domaine très particulier. J'aurais sans doute dû dire, voyons, mmh...Alastar Black, expert ès cocaïne. Je ne catégorise pas, je relève une spécialité qui, en effet et justement, souligne votre "doucereuse préférence".

Elle sirota avec application, avant de déposer lentement la tasse sur la table. D'un geste à la fois précis et  aléatoire, elle se concentra sur quelques miettes, qu'elle épousseta d'un doigt, l'écoutant tout à coup, avec une attention de combattante. La réponse surgit du fond de son cœur. La Vérité entra en guerre contre le Cynisme.
Les yeux enlacés aux siens, la voix brûlante de douceur s'éleva:

-Nous savons tous les deux que vous avez subi une overdose de blessure. Un shoot de souffrance incommensurable. Vous savez mieux que moi, de quoi je parle... Là, pour le coup, vous me surestimez. Vous savez pertinemment que je ne parviendrai jamais à vous blesser à ce niveau-là. Ni dans cette dimension.

Elle faillit  rajouter  quelque chose sur son épouse et l'enfant mais se tut. Il était bien trop tôt. Un jour viendra où il faudra le confronter à son chagrin d'une autre manière. Mais là, c’eût été malvenu. Il n'était pas prêt.
Puis, la française soupira son ignorance, légèrement agacée de l'effet de transparence qu'elle lui inspirait:

-Oui, vous imaginez parfaitement bien. Comme j'imagine aussi parfaitement que vous  ne m'enseignerez rien à ce sujet ou autres. Quel dommage. Je partage le quotidien d'un savant à l'esprit supérieur et je partirai un jour d'ici la tête aussi vide qu'à mon arrivée. Remarquez, à défaut d'avoir la tête pleine, j'ai le cœur plein, ça me suffit, précisa t-elle en souriant dans les airs.

Oui, cher Monsieur Black. Tu t'effondreras tôt ou tard, pour mieux ressusciter. Je suis le Feu, tu es la Glace. J'espère t'amener à consumer ton chagrin jusqu'à la lie. Tu me détestes déjà, Alléluia! Rage, crie, exulte de colère et de haine, hurle ta peine. Tu seras délivré et la Vie se souviendra de toi. Continue de croire dur comme fer que je suis faible et méprisable. Tes certitudes à mon égard sont ma sauvegarde. Tu ne peux pas comprendre, pas maintenant...

Il avait le nez tout à tour plongé dans son assiette et ses notes. Un sentiment de doute s'insinua de nouveau en elle. Qu'avait-elle espéré en signant ce foutu contrat?! Elle se sentait démunie, totalement. Allait-elle réussir à maintenir le cap?

-Edgar?

Elle éclata de rire. Ce si beau chaton,affublé d'un aussi vieux prénom lui sembla incongru et trop drôle! Edgar! Le méchant  des Aristochats en plus! Non, mais quelle horreur!

-Mon p'tit chat, mon pauvre piti chat! Tu aurais mérité plutôt un nom comme...Jaguar, Dior ou ...Berlioz! Edgar!...
-...En plus, ça rime avec Alastar!

Elle se mit de nouveau à pouffer, à peine désolée de s'esclaffer aux dépends de son hôte. Que voulez-vous, Cassiopée avait le rire facile, ce qui parfois, ou souvent, c'était selon, la mettait dans des situations plus ou moins gênantes.
L'air et le ton de voix exagérément snob, elle maniéra sa boutade en agitant la main:

-C'est ça, avoir la classe aux US. Les noms des animaux se doivent d'être ringards pour faire original mais, et c'est le détail qui tue, assortis aux prénoms de leurs propriétaires!

Le sourire jusqu'aux oreilles, elle rétorqua à Alastar, surfant encore un peu sur la vague d'hilarité qui l'avait emportée:

-Parfait. Je serai prête dans dix minutes et vingt quatre secondes.

Pour un peu, elle aurait salué à la militaire, avec humour, lâchant un “Oui, mon commandant” tonitruant, histoire de le surprendre et surtout de dédramatiser la situation. Une envie folle furieuse d'alléger l'atmosphère. Impensable...

Ce n'était pas bien compliqué de respecter le timing, car il ne lui restait qu'à se laver les dents. Assister à l'un de ses cours, l'intriguait. Elle avait hâte de le découvrir dans un autre contexte. A moins qu'il ne la fasse tourner en bourrique? Tout était possible.
Sans demander son reste, elle fila dans la salle de bain.
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Alastar Black
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Ven 20 Juil - 22:23

La méduse orpheline au naufrage de la lune suffoquée de mirages. Lumière emprisonnée dans un mur de tourments. D'un souffle, il chavire. Encore un long calvaire avec des hurlements de douleurs, des mille mots et de malveillantes douceurs, des quelques couleurs somptueuses et si peu de frayeurs. Beauté, cruauté, mélange exquis mortifère. L'attente suppliante, dévastatrice d'amour, d'une simple caresse. Léger effleurement. Une présence, la sienne. La leur. Oser de nouveau décrocher son sourire, écouter l'harmonie de la tendresse danser dans ses rires, capter l'esquisse d'une brillance dans ses prunelles émeraudes... éteintes. Le cœur se déchire péniblement encore et encore lorsque les étoiles réapparaissent impétueusement au dessus de sa tête. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il entend ; n'est plus. Le regard de l'homme des étoiles tombé dans les marrées de ses sombres songes s'ombre soudainement de rayures sangs dans la guerre des écumes puis sombre délicieusement dans les abysses, où tout s'évanouit. Il s'incurve et glisse à la dérive en une tempête sans diapason. L'adieu. La vie. Tout remonte à la surface de la raison. Sauf elles. Jamais.

D'incalculable fois, Alastar s'était tenu debout, aux portes de la mort, le regard et le sourire vides de celui qui était déjà prêt à les passer sans ne serait-ce que sourciller. Pourtant, il ne s'était ô grand jamais retrouvé de son plein gré face à elles pour cette raison. Celle dont nous tairons le nom puisqu'il s’agit là d'une évidence même. À aucune seconde il n'avait voulu consciemment les pousser. Les chercher, certes, par un plaisir malsain de jouer avec leur existence châtieuse, mais le courage n'était pas maitre de l'âme du scientifique, qui lui, préférait plus facilement se confondre dans la torture railleuse que serait la sienne, pour se laisser aller à entreprendre un tel périple. Alors jamais elles ne s'ouvrirent à lui. Après tout, il n'avait jamais entraperçu que la vie. Il lui semblait que c'était bien pire encore comme constat.

Il était dit que la première épreuve que la mort infligeait aux Hommes était obligatoirement celle d'un proche. C'était souvent par ce malheur qu'elle entrait, vraiment, dans les vies, puisque la mort propre était par nature abstraite, et que la mort qui les effleuraient au quotidien, celle d’inconnus, celle dont les journaux télévisés parlaient en continu, la mort comme phénomène sociologique ou démographique qui avait ses services publics, ses services commerciaux, leur était indifférente, quoi qu'ils puissent prétendre. Par elle, ils savaient, sans en être affecté, que, comme tout le monde, ils mourraient. Cette mort ne serait rien d'autre qu'une modalité de la vie et une modalité nécessaire. En effet, il suffisait d'imaginer un monde où la mort disparaîtrait : ce monde serait vite invivable.

✯ ✯ ✯

« La mort n'entre vraiment en contact avec l'homme que lorsqu'elle touche l'être proche, l'être aimé, Monsieur Black, votre femme... »

Des faits, simples et sans intérêts. Des banalités que tout homme savait sans jamais pour autant les clamer devant toutes et tous. Quelle en était l'utilité, après tout ? Pourquoi inviter mille fois la douleur alors qu'elle avait déjà sa place depuis si longtemps dans nos cœurs ?

Pour la première fois, quelque chose d'absolument essentiel m'étais enlevé, et j'entrais en contact avec le « jamais plus » qui était la marque de la mort : « jamais plus » je ne la verrai, « jamais plus » je ne la serrerai dans mes bras, « jamais plus » je n'entendrai son rire, ni ne me réjouirai de son sourire, « jamais plus » je ne pourrai lui dire combien je l'aime, et ne pourrai lui manifester à quel point elle m'est cher. La mort n’enlève pas simplement un être à mon univers, c'est véritablement une partie de moi qu'elle arrache à la vie, et à laquelle il faut que je renonce, sans laquelle il faut que j'apprenne à vivre. Une récitation qu'il connaissait par cœur, merci docteur. Elle devait, apparemment, être destinée à sa perte, sa douce Melody, mais quelque part l'était beaucoup plus à celle supposément prochaine de l'autre, celle qui ne vivait pas, logiquement plus, et ne vivrait jamais ailleurs que dans ses veines et dans sa tête, son autodestruction écœurante dont il s'était épris. Tout était lié. Ça l'avait toujours été, forcément.

C'était inquiétant, à quel point il était si simple pour lui de duper son prochain. Mikaelson était un crétin. Aucun doute ne planait sur ce fait pour l'astrophysicien. Seulement, il demeurait le détenteur des clés de sa sortie, alors il se devait au moins de jouer le jeu du labyrinthe.

« Taisez-vous ! Je ne veux plus vous entendre. Allez-vous-en, maintenant... »

Les mots avaient claqué, sans appel. Une rage pas même cherchée à être dissimulée. Les vagues d'une mer agitée, terriblement noire, croulant dans le regard. Alastar était furieux ce jour là. Mais il ne savait plus. Contre qui, contre quoi, ni même pourquoi. Cela n'avait aucune importance. Il avait soif et faim, de tout, de rien. Il avait terriblement envie, non, besoin de sa dose, plus que jamais. Effroyablement maladif, il avait le teint blafard, le regard si noir et les idées si claires. Il voulait plus que tout au monde sortir d'ici, il s'éteindrait définitivement de la plus sale des façons s'il restait enfermé derrière les barreaux de cet Enfer sur Terre. Et tout le monde, ici, le savait pertinemment. Il avait conscience de ce fait. Il avait conscience de bien plus de choses qu'ils ne se l'imaginaient, tous, ces imbéciles. Les gens étaient fous, ici, à ce qu'il entendait, mais, le sourire amer effleurant ses lèvres ensanglantées, Alastar s'en amusait très sincèrement, très souvent... constamment. Il était l'homme alerte, derrière la façade troublée, fragile et inquiétante du Silence. Le survivant lucide de toutes ces insanités. Inepties pathétiques. Plus que n'importe qui d'autre dans cette foutue prison, il avait le contrôle, le sien, mais également celui des autres à travers ses desseins de folie. Les conflits qui pouvaient bien naitre en ces lieux n'avaient alors que si peu d’intérêt à ses yeux. Il n'était question que d'une partie d'échec dont il était le cynique observateur. Quelques pions pouvaient bien tomber tant que le fou survivait. Une épreuve à traverser. Inéluctable. Horrible, terrifiante, sanglante et infiniment hypocrite. Mais il se devait de passer par là. Pour affirmer une bonne fois pour toute sa déchéance inexpugnable. Il serait invincible, une fois dehors. Il serait le héro de la mort, le plus preux chevalier du mal, le pourfendeur du bonheur, le seigneur de la souffrance. Il serait si fort. Si fort dans toute sa faiblesse.

Certains camarades lui faisaient pitié, d'autres, horreur, la plupart ne l’intéressait pas plus que son repas du soir. Aucun n'osait l'approcher. Aucun s'essayait à discuter. C'était affolant comme son silence assourdissant pouvait être une défense infranchissable. Et le regard. Il n'avait jamais été plus sombre qu'au sein de cette clinique. Son compagnon de cellule était son parfait contraire et l'un des rares à oser. Moulin à parole, hypocondriaque et sans aucun contrôle sur lui même, ni aucune gêne apparente. Un sale gamin paumé tombé sous le joug de la drogue et des mauvaises influences, étonnement soutenu de tout cœur par une famille soudée qu'il rejetait stupidement à chaque visite. Il était parfois sa pièce de théâtre à lui tout seul, lorsque l'ennui mordait l'anglais un peu trop profondément. Il était un rare passe temps, souvent assez distrayant. Du moins, quand il ne sombrait pas dans ses crises insupportables.

Cette nuit là, le gamin n'avait pas élevé une seule fois la voix. Pas un cri, pas un regard. Il préparait quelque chose. Retenait des informations. Ou peut être contenait-il un énième délire. Mais au fond, Alastar savait parfaitement ce qui se tramait dans sa petite tête d'écervelé. Il savait. Peu, mais suffisamment.

Le jour se leva lentement, et le môme, il en était certain, n'avait pas fermé l’œil un seul instant.
Bientôt, il parlerait.
Il attendrait.

« C'est vrai c'qu'on raconte sur vous, professeur ? » Le concerné ne cilla pas, tournant habilement la page de son livre de ses doigts fins. Il l'ignorait  superbement. Il ne faisait qu'attendre, encore. La suite viendrait, forcément, un moment ou à un autre. « J'ai entendu les infirmières et l'docteur l'autre jour, le vôtre... je sais plus son nom, Kolson machin là. Ils parlaient encore de vous. Mais cette fois, c'était différent. Il parait qu'vous avez jamais compté sur la cure. Que tout ça, c'est qu'une de vos manipulations malsaines. Mais ils ont pas l'air de vous comprendre. » Une nouvelle page de tournée et toujours aucun regard accordé. « Et toi, qu'est-ce que tu en penses ? » La voix était rauque, le regard si difficile à soutenir trop longtemps pour le jeune homme perdu qu'il baissa rapidement les yeux. Il se mit à faire le tour de la petite pièce, un air passablement stressé et dur planant sur son visage pâle. Pris au piège, il ne put que balbutier quelques bribes d'une phrase à son ainé. Ce dernier venait de se délaisser l'espace d'un instant de son mutisme de circonstance pour lui demander son avis sur la question. Pourquoi ? : « Je...euh, j'sais pas trop à vrai dire. Pou...pourquoi vous feriez ça, t'façon ? » À toi de me le dire. Un léger sourire sans couleur apparut sur les lèvres d'Alastar Black. En était-ce seulement un ? Une chose était certaine, ce gamin n'était pas l'idiot qu'il laissait voir à tout le monde. Derrière les innombrables mauvais choix qui avaient fait de sa pitoyable existence (aussi courte était-elle encore) un véritable désastre, se cachait un être à l'esprit vif et perspicace. Un énième gâchis de ce monde. Il n'était pas con. Loin de là. « On vient tous pour une seule raison : s'en sortir. Parfois contre notre gré, quand c'est l'entourage qui pousse à agir. Parfois de notre propre volonté. Mais...... jamais les deux à la fois sans personne pour offrir son soutien. C'est... complétement paradoxale et insensé ! »

✯ ✯ ✯

Elle changeait de rôle, de position sur l'échiquier, dorénavant elle s'écoperait du fou du roi... Peut être changerait-elle même de jeu. Voulait-elle jouer aux dames ? Tout cela le fatiguait, autant que cela l'irritait. Un mélange étrange dont il se délectait par fraction de secondes, et dont il se passerait bien le reste du temps. Elle pensait probablement qu'il ne percevait rien de ses regards plein de questions auxquelles elle prenait un malin plaisir à répondre, seule. Elle pensait le faire jouer dans sa cour, alors qu'il en était le roi. Naïve petite française, tu réaliseras tes erreurs le moment venu. « Quel..... dommage. » prit-il bien soin de séparer les deux mots en les appuyant du sarcasme enivrant qu'entourait sa vie et de ce semblant de sourire mielleux à l’appui. Il s'affairait déjà dans sa cuisine alors que mademoiselle je-sais-tout remettait en cause son savoir, à lui. « Certainement plus que vous n'en saurez jamais. Je vous ferais bien une thèse sur le sujet, docteur, mais... Il se trouve que je n'en ai pas la moindre once d'envie et que j'ai suffisamment de mes ignorants d'étudiants américains à éduquer pour en plus m'affairer en prime à l'éducation d'une puérile française. Vous devrez le découvrir par vous même, j'en ai bien peur. » Alastar laissait les mots rouler sur sa langue dans une danse dédaigneuse, l'accent britannique plus hautain que jamais. Il revint simplement à sa place et commença son déjeuner comme si la nuisible n'avait jamais existé. Plongé tantôt dans son repas, tantôt dans ses notes, il l'écoutait d'une oreille distraite. Le paraitre. Rien ne lui échappait, en réalité. « Bien tenté, mais ce ne sera pas suffisant pour vous rattraper. » s'amusa-t-il après un petit moment de silence. « Vous auriez du, ou simplement délaisser votre voix au silence. Lui, est sage. Enfin, la réflexion n'est peut être pas offerte à tout le monde, tout compte fait. » L'ironie était belle. Comme si, une fois dans sa vie, il n'avait jamais laissé sa place au doute sur ses confrères et consœurs êtres humains tant exécrés (se comptant, bien entendu, lui également). Perpétuel paradoxe, il changeait inlassablement de point de vue sur leur sujet. « Ne vous en faites pas, les regrets arrivent bien plus rapidement qu'on ne les attends. » Il savait de quoi il parlait, après tout. Sortis de son contexte, l'avertissement, ou ce qui y ressemblait, n'aurait évidemment pas plus de sens pour la rousse que la lueur inquiétante qui brillait dans ses lagons auparavant inanimés. Mais là était toute l’entourloupe.

Le regain de douceur bien sentie l'aurait presque fait vomir si le scientifique n'avait pas entendu toute la hargne de ce qui ressemblait à de la sincérité pure et dure vibrer dans la voix légère de la psychologue malvenue. C'était bien pire, de ce point de vu. Et il ne changeait pas d'avis, bien trop buté, et sûr de lui. « Si je sais et que vous savez, pour quelle raison stupide est-ce que vous vous évertuez à perdre votre temps à combattre ce qui ne peut l'être, exactement ? » répondit-il du tac au tac, le ton était monotone, le regard las et critique, et pourtant, intérieurement, une infime part de lui la trouvait amusante, dans toute sa remarquable volonté accablante dont elle dégoulinait de toutes parts depuis leur rencontre. « J'ai bien compris qu'il n'avait pas tant de valeur à vos yeux. Auquel cas, vous ne seriez pas là. Mais tout de même, c'est d'un ridicule. » Puis la retombée de l'orage, puisque, évidemment, il ne pouvait pas rester aussi souple sur le sujet face à une ignorante aussi arrogante. « Évitez d'affirmer une ou plusieurs choses quand, en réalité, vous ne savez strictement rien de profond sur un sujet. C'est... dangereux. » finit-il, la voix plus suave et le regard cette fois-ci franchement planté dans celui de l'entreprenante rouquine.

L'agacement frétillait d'impatience dans le regard si pénétrable de mademoiselle Desnuits. Une maigre victoire qui inspirait confiance pour celle à venir. La vrai. Alastar se releva, assiette et couverts en mains, direction la cuisine, de nouveau. Il y déposa ses biens avant de se retourner. « Vous ne faites, depuis notre malheureuse rencontre, qu’aligner vos faits et vos certitudes infondées, aussi faibles et basiques soient-ils, léger sourire hypocrite se voulant doux et rassurant pendu aux lèvres. C'est charmant, n'en doutez pas. Mais où est l’intérêt ? Lorsque toutes vos armes se révéleront détruites, perdues ou inefficaces, qu'allez donc vous faire ? Sur quoi allez vous vous raccrocher pour prétendre à survivre ? Vous apprendrez, mademoiselle Desnuits, que l'on ne peut rien face à la fatalité. Vous vous en irez, croyez le bien, et ce jour là, vous comprendrez. » Qu'espérait-il à tenter de raisonner le défenseure de l'Espoir en retournant avec une pointe noire d'autodérision bien cachée, la situation, pour lui offrir plus de perspective. Pas grand chose, mais tout était minutieusement calculé pour l'avenir. Proche, lui, l'espérait. Il voulait qu'elle se souvienne. Un jour, ces mots lui reviendraient, elle ne pourrait se plaindre de ne jamais avoir été prévenue.

Le loup demeure dans sa forêt à agoniser, sa patte est blessée, son cœur bien plus encore, le petit chaperon rouge, dans sa maison, à rire et rêvasser, mais lorsqu'elle entend les hurlements du canidé depuis sa fenêtre, elle ne puis s'empêcher d'accourir a son secours. S'aventurer là où le danger nait et meurt. Le loup se laisse faire, l'observe en silence, la jeune fille s'attache à l'animal au regard triste. Mais le loup reste un loup et finit par la mordre à plusieurs reprise avant de se donner la mort.

Ah. Ce n'est pas le conte que vous vous faites ? Écoutez, un peu de fantaisie n'a jamais fait de mal à personne.

Le premier nuisible en titre finit par pointer le bout de son nez rose, contre la volonté de l'anglais qui ne le vit qu'au dernier moment. Ce petit était malin. Edgar. Et, forcément, la française ne put s'empêcher de s’attendrir à sa vision. Elle rit, aussi. Cela le surpris, assez pour qu'une grimace apparaisse quelques secondes sur son visage impassible. Qu'est-ce qui lui prenait, tout à coup ? Avait-elle perdu définitivement la tête ? S'il ne se savait pas chez lui, du moins dans sa nouvelle propriété américaine, il aurait sans aucun mal pu penser se retrouver de nouveau dans cette suffocante clinique londonienne, entouré d'autres junky incapables de supporter la cure. « Bloody hell, mais de quoi parlez-vous, encore ? » Le ton était clair, il la prenait définitivement pour une cinglée, doublée d'une idiote. Où allait-elle donc chercher toutes ces imbécilités ? "La classe aux US", c'était une blague ? Est-ce qu'elle s'entendait parler ? « Aux dernières nouvelles, je suis anglais. Et nos comparses américains n'ont jamais rien eu de "classe" dans mes souvenirs non plus. C'est un prénom royal, purement britannique et historique. Il ne lui va probablement pas, au vu de ses dons médiocres en agilité et en grâce, certes, mais respectez ce que vous ne pouvez connaitre à cause de votre ignorance accablante. » L'irritation, la vexation. Peut être un peu des deux. On aurait dit un gamin qui tentait par tous les moyens de faire entendre sa raison. La seule, l'unique, la vrai. Un peu de respect, voyons ! Si il y avait bien une règle à respecter, c'était celle de ne jamais jouer avec l'orgueil d'un anglais. Et d'autant moins en le comparant indirectement à un vulgaire ricain ou à un homme sans goût. Respecter l'histoire, la monarchie britannique, et tant d'autres choses encore, mais, tout ça, ce n'était pas très français, après tout.

...

L'heure sonna. Les dix minutes et vingt quatre secondes étaient écoulées. L'anglais était prêt depuis quelques minutes déjà, au volant de son anglaise. Pas patriote pour deux dollars, enfin, pour qui le prenez vous ?! Une Bentley Continental gt noire mat datant de 2007. Une date au hasard, celle-ci lui plaisait, tout simplement... Vraiment ? Coûteuse mais pas nécessairement voyante ou trop demandeuse. Il l'avait acheté à un australien de LA, un collectionneur qui n'avait plus un rond. Elle se trouvait être parfaite pour ce qu'il en faisait, ce qui signifiait : pas grand chose, au fond, les sorties se faisaient de plus en plus rare. Il fallait qu'il en soit forcé, comme ce jour là. Enfin, forcé était un bien grand mot.

Pas un instant, il n'avait eu l’intention d'attendre la française, ayant potentiellement omis son existence de son cerveau durant ces quelques minutes de repos. « Vous voilà. » souffla-t-il. Surprenant ? Décevant ? Mmh, elle n'était nullement le sujet qui le tracassait le plus aujourd'hui de toute façon (enfin c'était ce qu'il se forçait à penser). Il allait encore devoir supporter quatre interminables heures à enseigner à des cornichons prétentieux et feignants comme pas permis. Il perdrait son temps, et, eux, le leur. Et quant à elle... Il n'en savait fichtre rien. Il démarra rapidement la voiture et quittèrent tous les deux le quartier. « Je vous préviens, vous allez vous ennuyer ferme. Lorsqu'on ne comprend rien, on ne cherche pas bien longtemps et l'on abandonne très rapidement, c'est bien connu. » Alastar était foncièrement ironique, il voulait jouer un peu de cette corde, encore. Mais pour le coup, dans ce cas précis, tout était vrai et si peu railleur. Après tout, la physique n'avait de charme qu'aux yeux des scientifiques. Et encore... Arrêté à un feu rouge, Alastar haussa un coup d’œil vif et analyste sur le siège passager où se tenait la rousse, de bas en haut, sans aucune gêne, il fronça légèrement les sourcils avant de rapidement reposer ses azurs sur la route. « Au vu de votre gabarit et de vos traits juvéniles, vous n'aurez aucun souci à vous fondre dans la masse d'étudiants et de vous assoupir dans un coin si le cœur vous en dit. Je m'en moque, tant que vous ne me dérangez pas. Vous n'aurez qu'à prendre exemple sur les plus cancres d'entre eux... Ils sont plutôt doués dans ce domaine, vous verrez. » Pourquoi lui expliquer tout cela et d'un ton aussi autoritaire et déjà bien trop professoral sans même encore avoir franchit la porte de l’amphithéâtre ? Principalement parce qu'il ne souhaitait pas avoir de soucis, de réflexions ou tout simplement que l'on remarque sa présence. Il ne fallait pas qu'elle lui cause du tort, elle en faisait suffisamment en entrant aussi franchement dans sa vie, et il l'en savait capable. Peut être inconsciemment, peut être pour des raisons qu'elle trouverait louables, peut être parce qu'elle était simplement idiote et inconsciente. « Pour moi, tout est limpide, une fois là-bas, vous n'existez plus. » Et si elle n'existait déjà pas, là, sur le moment... ?
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Cassiopée Desnuits
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MessageSujet: Re: "Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯   Mer 15 Aoû - 0:19

Une montagne de déni, de dégoût envers autrui, de rejet, de mépris, se dressait face à elle. Elle s'étonnait alors de la force tranquille qui l'animait: quelque chose d'impossible à mettre en mots se tapissait, là, tout au fond d'elle. Incongru, irrationnel, ténu mais si puissant. Une volonté de fer existait doucement, bien au-delà de ce job si particulier. Il pouvait lui balancer toute l'indifférence qu'il voulait, de cette indifférence destructrice et humiliante, proportionnelle au chagrin vampirique qui le dévastait, elle ne reculait pas d'un petit doigt. Les orteils bien ancrés là où elle se trouvait, David affrontait Goliath. La tempête ne faisait sans doute que commencer. Alastar se déchaînerait sur elle de toutes les manières possibles. Il utiliserait tout l'arsenal qu'il possédait afin de la faire fuir. Épuisé des autres, lassé de survivre, rien, pour le moment, ne semblait être capable de le toucher. Mais au creux de ce gouffre humain, la française ne pouvait s'empêcher d'espérer. Une posture marginale, scandaleuse qui œuvrait pied à pied contre la folie mortifère d'Alastar Black.
“Quel...dommage”. Deux termes anodins mais prononcés avec une ironie parfaite, meurtrière. Le cœur pincé, une tristesse fugitive et fugace la traversa. A ce point-là... Il se suicidait à petit feu, inconscient et perdu. C'en était pathétique.
A son “docteur” émis ostensiblement, elle répondit avec désinvolture:
-Je ne suis pas médecin.
Il le savait, évidemment. Une manière supplémentaire de se moquer. "Joue ton rôle Cassiopée, ça le rassurera. Il aura l'impression d'être gagnant. Sois cette idiote débile, qui ne comprend rien, ne sait rien. Ô éminent savant, si tu savais à quel point ça l'arrange..."
Qu'à cela ne tienne, qu'il s'amuse et lui crache au visage ses paroles fielleuses, le venin lui coulait sur l'esprit comme l'eau sur les plumes d'un canard. Du moins, pour l'instant.
“Oui, tu en as bien peur cher Alastar. Façon de parler n'est-il pas, mais au fond, tu es effrayé de tout, de ce chagrin, de son absence, de son manque, de cette vie désormais sans Elle. Tu as peur de vivre, de re-vivre. La mort a porté ton enfant, il est né d'elle. Petit être en devenir qui a déjà été. Et tu n'y peux rien. Tu es démuni absolument, nu comme à ton premier souffle. Terrible. Implacable. Mais elle, “la nuisible”, elle t'écoute, elle entend tes larmes sèches, coincées dans le tréfonds de ton âme. Goutte à goutte, elles creusent ta tombe car tu les refuses. Ce chagrin horrible et inhumain qui te ronge encore et encore, sans relâche, à chaque seconde, à chaque minute, à chaque heure, à chaque jour, à chaque nuit, toujours et sans cesse. Il hurle en silence au travers de la muraille de pierre que tu t'es forgée. Mais elle, elle l'entend, elle le débusque malgré tes piètres tentatives de camouflages. Elle discerne les hurlements mutiques que tu étouffes.Tu peux te cacher derrière tes paroles venimeuses et ta superbe, elle observe l'invisible qui te broie. Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, elle est intimement vouée à ton indiscernable, parce que c'est son métier, parce qu'elle sait, parce qu'elle est Cassiopée Desnuits."

Il prenait soin de ne pas la regarder en face. Il ne s'agissait pas d'une discussion entre deux personnes, mais d'une joute entre un patient et une professionnelle, tous deux mêlés à une lutte dont ils ne mesuraient pas encore pleinement les tenants et les aboutissants.
Un moment, elle se tut, le laissant parler, sans bruit. "Si tu savais Alastar...Demeure plongé dans tes convictions à son égard.Tu ne la connaîtras jamais comme elle te connait, maintenant."
Ses doigts caressaient machinalement la tasse. Si elle avait osé, elle l'aurait posée sur une joue, s'amusant de la tendreté de la porcelaine.
-Pour quelle raison...stupide...?
Ses grands yeux ouverts se posèrent sur l'anglais. Il n'avait décidément rien compris. Ou bien, bien sûr, il faisait en sorte de ne rien comprendre. Elle soupira:
-La seule raison qui soit, c'est vous. Si vous jugez ça stupide...Ok.
Elle se força à rester de marbre, froide soudain, lointaine à dessein, histoire de contrer une envie de rire ou de pleurer, elle ne savait plus. Elle haussa les épaules, fataliste:
-J'aime ce qui est stupide et j'adore le ridicule. Et mon temps est à moi, je l'utilise comme il me plaît.
Les iris emplis d'une infinie douceur, se plantèrent dans les siens, si bleus, si froids:
-Et je ne combats rien ni personne. Je suis là, c'est tout.
Un manifeste...
Un énième coup d'estoc s'abattit, qu'elle ne put éviter, évidemment. Elle soutint son regard sans pudeur:
-En réalité...Ah...Oui, bien sûr, VOUS...vous savez tout et vous savez à ma place... et vous pensez à ma place...Oui...Mais vous avez le droit, vous êtes te.lle.ment plus intelligent que moi... Quelle misérable petite française je suis...Je vais essayer de comprendre ma bêtise...Grâce à vous, je commence à me demander comment j'ai pu obtenir ce diplôme...Un moment d'égarement du jury , c'est sûr...Comment ai-je pu...
Elle parlait à voix haute, hésitante, mal assurée au possible, habitée par une réflexion introspective où elle oubliait qu'elle n'était pas seule: scène 2 de l'acte quarante douze.
-Merci, je réfléchirai à vos sages paroles qui tentent de se frayer un chemin vers mon unique neurone. Oui...Je vais réfléchir à tous vos conseils... Enfin, j'ose espérer en être capable! Et je vous remercie de me prévenir. Merci de vous donner cette peine. J'en suis très touchée, sincèrement. Je n'oublierai pas votre avertissement...
"Tu vois Alastar, ton avis a de l'importance. Tes conseils, que tu distilles pour écraser l'autre, participent, a contrario, à une prise de conscience. Elle ironise à son tour mais ça te donne vie, malgré toi, que tu le veuilles ou non. Ton compagnon n'est peut-être pas aussi idiot qu'il y paraît. Tu ne te méfies pas assez...Sous-estimer l'ennemi est la pire erreur des guerriers."
La main près des lèvres, elle agitait l'index, de temps à autre, le long de sa réponse. Il y eut un léger silence, puis elle ajouta, presque à voix basse:
-Le problème, voyez-vous, c'est que je me fiche royalement de ces dangers-là.
Il se retourna, chassant à sa manière cette mouche du coche qui lui polluait l'atmosphère et attaqua de nouveau. La sale bestiole se laissa malmener, excepté sur un détail.
-Croyez ce que vous voulez, pensez ce que vous  voulez et vous avez raison, je suis une idiote notoire, ignorante etc etc.
-Mais je ne suis pas hypocrite. Ou plus exactement, allons, soyons justes et précis: mes sourires sont tout ce que vous voudrez y voir de mauvais et de...de...je ne sais quoi,  mais pas l'hypocrisie, non. Je ne vous cache rien, Monsieur, c'est bien pour ça que vous avez rapidement débusquer mon immense bêtise et mon ignorance abyssale. La transparence et la franchise ont toujours un prix à payer. Le mien est de découvrir, grâce à vous, à quel point je suis en dessous de vous, en dessous de tout. Enfin, j'ose espérer que j'arriverai à sauver une once de matière grise avant de quitter votre domicile!
Apparemment vaincue, elle lui donnait raison à outrance.
-Quel...intérêt? Mais...Il n'y a pas d'intérêt. Cela est, c'est tout. Et s'il y en a un, il m'appartient et ne regarde personne, même pas vous. Et qui vous dit que ce sont des armes? Hum... Les personnes comme vous se sentent souvent en danger et agressées face aux autres et à l'Inconnu. Elles ont peur. Toute dynamique venant de l'extérieur est forcément une attaque armée. C'est un processus connu et reconnu. Enfin bref, pour vous, tout ça n'est que du blablatage soporifique et débilissime au possible. Peu importe, je vous le dis quand même. Tout comme rien ne sera “détruit, perdu ou inefficace” comme vous dites, car il n'y aura rien, de fait, qui méritera une telle fin.
Les mots coulaient dans la pesanteur de cette immense cuisine. Elle en aurait eu tant à l'aider s'il n'avait pas été aussi dur et hermétique. Quel gâchis...
-Comment pouvez-vous prétendre que j'aurai envie de “m'accrocher, ou de me survivre”?  Votre présomption n'est guère à la hauteur de la réalité de ma crétinerie que vous avez décelée! Je ne comprends pas: vous avez déjà oublié à quel point je nage dans les âneries, alors que vous venez tout juste de m'affirmer le contraire? Comment pourrais-je avoir une telle hauteur? Lutter pour survivre? Mon Dieu, je ne possède pas ce genre de grandeur, ni cette virtuosité!
L'air abattu, Cassiopée jouait une partie extrêmement ardue. De manière aussi subtile que possible, elle parlait de lui, le renvoyant à lui-même, utilisant l'absurde et tentait une ironie incisive qui peut-être, le ferait réagir plus tard, lorsqu'il se retrouverait seul face à lui-même.
-Quant à mon départ...
Elle lui jeta un regard indéfinissable:
-Je veux bien croire à cette fatalité-là, en effet. Mais uniquement celle-ci et aucune autre.

Une colère sourdait en elle. "Sais-tu, Alastar, ce que lui coûte sa présence ici? Non, et peu importe car elle a choisi, mais ce n'est pas une raison." Pour qui se prenait-il? Tenir compte de sa pathologie et de son histoire était une chose, accepter des propos injustes en était une autre. La jeune femme avait ses limites et recevoir une salve de méchanceté aussi rapprochée que chirurgicale, la perturbait. Elle en avait rencontré des malades difficiles et inabordables. Mais il y avait tout un staff derrière qui la soutenait et l'épaulait lorsque cela s'avérait nécessaire. Le soir, elle pouvait rentrer  chez elle, se détendre, passer à autre chose, oublier. Ici, à L.A., elle était seule. Désespérément seule et prise au piège face à un homme buté pire qu'un mulet, enfermé à triple tour dans sa prison intérieure. Il n'y avait pas d'échappatoire. Ce soir, elle dormirait sous le même toit.

Ah! Edgar! Edgar, le Sauveur! Son hôte sembla piquer de son hilarité. Grand bien lui fasse! Tant mieux si ça lui cassait les oreilles et la tête! Un peu d'imprévu, que diable! Réapprenez à rire Alastar Black! D'ailleurs, sans le réaliser, l'astrophysicien lui opposa une réaction positive et sortit ainsi, le temps de sa réplique, de sa bulle habituelle. Il venait de faire un pas dans une réalité qu'il exécrait et rejetait.
Cassiopée prit une mine gênée et désolée mais à l'intérieur, elle jubilait. Plus que jamais, la conviction qu'il s'en sortirait émergea de nouveau. A elle de tenir bon, coûte que coûte. Mais, en serait-elle capable?

✯✯✯

Elle grimpa à l'étage quatre à quatre, impatiente de ne plus le voir. Une trop courte pause. Quelle causticité! La tâche s'avérait ardue et semée d'épines. Se frottant les dents avec frénésie, Cassiopée jeta un rapide coup d’œil à son reflet dans le miroir plus replongea dans le lavabo. Ses pensées s'entrechoquaient:comment allait-elle s'y prendre pour craquer cette carapace en béton? Les failles, elles les connaissaient, en théorie, mais l'anglais était tout de même un cas particulier. Il ne rentrait pas dans toutes les cases. Il allait falloir inventer, surprendre l'animal, le dérouter. Elle voyait bien ses résistances et ses blocages mais, fin stratège, il réussissait toujours à louvoyer, agissant et réagissant en Maître de l'évitement et de l'attaque. “Tu mérites un coup de pied au derrière mon pote”. L'image la fit sourire.
Elle entendit la porte d'entrée claquer. Dévalant les escaliers, elle courut sur l'allée extérieure et ouvrit la portière sans attendre. Il ne l'aurait pas attendue une seconde, elle en était persuadée. Attachant sa ceinture, elle se concentra sur le paysage qui défilait.

Cette impression, ce rêve...Trop tard. Il avait suffit d'un seul regard sur la voiture et tout avait basculé. Une voiture de rêve, justement. Incurable Cassiopée. Tout s'était mis en marche à l'instant où elle avait aperçu la silhouette assise, au bout de l'allée. Racée, la Bentley lui avait ouvert les bras. Et Lui, Lui...Alastar Black n'était plus là. Disparu, envolé. L'Autre s'était emparé de l'instant. Il l'attendait, assis, l'expression glaciale: “ ...Vous voilà...mon Amour...”, ne souriant que pour elle. Tout était prévu: la surprise préparée avec soin et imaginée dans ses moindres détails. Il allait lui demander de l'épouser mais elle, ne s'y attendait pas. Une journée merveilleuse, comme tant d'autres, qui se terminerait en apothéose. Un dîner romantique aux chandelles, dans un lieu insolite mais si beau. “...abandonne...connu...” Il lui parlait mais elle ne percevait que quelques mots au hasard. Toute à ses images oniriques qui l'envahissaient dans un bonheur sans nom, elle ne l'écoutait plus. Elle volait quelques minutes de lumière. “J'aurais un chignon, quelque chose de classe et de simple, ou plutôt, non, les cheveux lâchés...Une robe, une robe bleu nuit avec un collier très fin argenté, des escarpins, mais pas trop haut sinon, je me tordrais les chevilles...Mon parfum...On serait tous les deux, plus rien ne palpiterait, hormis ce sentiment d'éternité...Seuls au monde. Mon Prince...Tu es là, à côté de moi...”
Parfaitement immobile, elle remarqua cependant, le mouvement du conducteur qui l'observa un court moment. Devenue Cendrillon, elle métamorphosa l'analyse effrontée de l'homme qui conduisait; c'était LUI: Il me regarde avec amour, il me trouve jolie, il m'aime. La caresse de ses yeux sur moi...Mon Chevalier...” Un homme, une femme. Sublime.

Cassiopée rêvait. A un tournant, sa vue s'attarda quelques secondes sur les mains posées sur le volant. Fines et longues, elle les trouva belles. "Ses doigts, sa paume chaleureuse, posés sur ma cuisse tout en conduisant, légère et si lourde d'amour." Paupières closes, elle oubliait tout, ne retenant que la promesse, fascinante, d'une délicatesse incommensurable.
-”Vous n'existez plus...” entendit-elle.
Elle souriait aux anges, la tête appuyée sur le siège, indifférente à tout ce qui se passait alentours. Plus rien n'existait en effet. Il n'y avait plus que ce ciel d'azur, pur, si bleu, habillé ça et là d'immenses plumes blanches vaporeuses .

Quelque part, quelqu'un l'attendait. Quelqu'un l'espérait. Quelqu'un l'aimait.
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"Il faut que le noir s'accentue pour que la première étoile apparaisse".C.Bobin ✯✯ Alastar ✯✯
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